Grande grippe, Histoire et résilience

Quelle lecture l’étude d’événements passés nous donne-t-elle de la crise sanitaire actuelle ?

Immanquablement, les préventions de Paul Valéry à l’égard de l’histoire reviennent à la surface : « L’histoire contient tout, donne des exemples de tout… ».

En effet, celui qui, au début de la crise actuelle, aurait cherché à s’éclairer par une analogie issue du passé avait le choix entre :

  • peste, choléra, variole… dont les victimes de par le monde se sont comptées en centaines de millions ;
  • la Grande grippe – improprement dite Espagnole – dont on évalue le nombre des victimes entre 50 et 100 millions au plan mondial et à 240 000 en France ;
  • la grippe asiatique de 1957-1958 et celle de Hong Kong 1968-1969, dont le nombre de victimes n’est plus que de l’ordre du million au plan mondial, environ 30 000 en France ;
  • le SRAS (2002-2004), la grippe A (2009-2010) et le MERS (2012-2015), beaucoup moins meurtriers, quelques milliers de victimes au plan mondial, très peu en France.

Il était en effet possible de choisir à la fois entre la peste et le choléra, dramatiser ou ignorer !

La démesure des grandes pandémies pouvait amener à penser qu’elles étaient des faits de l’histoire ancienne et qu’elles ne pouvaient plus concerner le monde moderne. En même temps, la « modestie létale » des pandémies récentes créait un climat de confiance qui autorisait à déduire que l’humanité moderne était venue à bout de ces fléaux. Les progrès réalisés pour le traitement d’un des derniers fléaux du XXe ne faisaient que conforter ce climat de confiance.

Pour les autorités publiques se pose le problème récurrent de la planification et de l’anticipation, problème amplifié, d’une part, par les exigences démocratiques et de transparence de l’époque actuelle, et, d’autre part, par l’irruption des nouveaux moyens de contrôle populaire que sont les réseaux sociaux supportés par l’Internet.

Les gouvernants d’aujourd’hui doivent envier leurs ainés des années 1950 et 1960, quand deux grippes aux effets comparables à l’actuelle étaient passées presque inaperçues !

Pour les hauts responsables, en particulier ceux qui ont la charge de l’intérêt général, gérer une telle situation relève du casse-tête.

Les bonnes âmes sont à leur chevet : « gouverner, c’est prévoir ». Nous dirons ici, planifier. L’élaboration de plans consiste à scénariser par gradation les situations redoutées et à décliner aussi concrètement que possible les mesures à prendre en réponse. Las, ce travail se révèle le plus souvent inadapté, quand il n’est pas tourné en dérision, car le destin est retors ou facétieux, les plus grands stratèges en ont fait l’expérience : on attend Grouchy et voilà Blücher !

Vis-à-vis de la planification, Valéry ferait certainement part du même scepticisme : au lieu de scruter l’histoire, on scrute l’avenir… au risque de se leurrer de la même façon et parfois, au risque d’aggraver la situation. La trop sanglante Der des Ders, pour mériter ce surnom, a engendré le fantasme d’une « ligne Maginot », terme devenu une antonomase pour désigner un remède technique qui serait le barrage absolu à un fléau. Voilà que les panzers qu’elle devait bloquer sont passés ailleurs et le coût de sa réalisation a empêché de disposer du budget qui aurait permis de développer suffisamment les moyens de faire face à une guerre de mobilité !

La trop sanglante Der des Ders, pour mériter ce surnom, a engendré le fantasme d’une « ligne Maginot »

Contemporaines de la « Grande guerre », évoquons deux crises justiciables du même qualificatif : la « Grande crue » et la « Grande grippe ».

La crue de la Seine de 1910 est réputée centennale. Le terme, quoique très approximatif car la précédente crue d’importance remonte à 1658, est très certainement à l’origine d’un biais cognitif et les autorités se sont mises à redouter la survenance d’une nouvelle grande crue aux alentours du centenaire de la précédente. Les éléments lui ont presque donné raison en 2016, mais là encore avec une entorse, attendue typiquement en décembre-janvier, elle eut lieu fin mai.

La malnommée « Grippe espagnole » – elle n’aurait aucun lien particulier avec notre voisin ibérique et il vaut donc mieux la baptiser « Grande grippe » – ne s’était pas vue attribuer de fréquence de référence. On ne l’attendait donc pas avec autant d’assurance statistique que la « Grande crue ». Mais ce serait erroné d’asséner que l’Etat n’avait pas la préoccupation que survienne une crise sanitaire, potentiellement grave. Ses services tiennent à jour un « Plan pandémie » qui ne manque pas de pertinence et organisent des exercices simulant la résurgence de maladies graves.

Mais aujourd’hui, les gestes des décideurs publics sont passés au crible. Qu’ils en fassent trop, les voilà taxés de « blame avoidance »[1], qu’ils banalisent et les voilà sujets au « bashing »1.

La ministre de la Santé en poste en 2009 a même réussi à cumuler les deux procès !

Alors que faire… ?

Nous avons commencé par Valéry, terminons par une brève incursion dans l’univers orwellien.

Les esprits modernes connaissent le nom de la solution : résilience.

Pouvoir des mots : le terme est devenu une sorte de pierre philosophale et lexicale susceptible de faire face aux problèmes petits et grands. Il est à tout le moins porteur d’espoir, ou inhibiteur de catastrophisme.

Prêtons-lui juste ce qu’il est possible d’attendre des hommes, des processus, de la technique, des infrastructures… Se tenir en éveil dans tous les domaines, juste ce qu’il faut, en se prémunissant de concentrer ses forces sur une perception concentrée de la menace. Cela suppose aussi d’accepter ce que l’on ne peut empêcher… mais sans feindre d’y résister !

En fin de compte, la résilience, c’est un peu comme la saga du masque au cours de la pandémie actuelle : en soi, il ne sert peut-être pas à grand-chose, mais sa présence au visage la plus continue possible nous rappelle que, denier clin d’œil à Valéry « nous autres civilisations nous devons garder à l’esprit que nous sommes fragiles ».

Tour Penchée De Pise, Italie, L'Architecture, Europe
 « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »

Christian Desprès

Paul Valéry

Écrivain, poète et philosophe français (1871-1945)

Rescapé d’une crise existentielle, la question de la pérennité des civilisations le hante et alimente une profonde défiance vis-à-vis de l’histoire.

L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.

L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.

Que de livres furent écrits qui se nommaient : La Leçon de Ceci, Les Enseignements de Cela ! … Rien de plus ridicule à lire après les événements qui ont suivi les événements que ces livres interprétaient dans le sens de l’avenir.

« Discours de l’histoire », 1932

 


[1] Nous ne craignons pas d’utiliser ces deux anglicismes pour souligner que les errements qu’ils désignent sont loin d’être une spécificité nationale !

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