La résilience urbaine à la lumière de la COVID

Que vous a appris cette crise sur les risques auxquels la ville est exposée ?

La première leçon de cette crise est qu’il était utile et précurseur de promouvoir la résilience, dès 2017, de façon disruptive dans une organisation administrative municipale qui n’en voyait au départ pas vraiment l’intérêt.

Le renforcement du lien social et de la solidarité d’ultra-proximité, par exemple, est le premier facteur de résilience d’un territoire, et cela a été flagrant pendant le confinement.

La crise a également montré que la philosophie générale et de nombreuses autres actions prévues par la stratégie de 2017 avaient toute leur utilité, et devraient maintenant être soutenues dans leur mise en œuvre.

C’est par exemple le cas pour l’anticipation de dispositifs de soutien psychologique pour les habitants pendant et après la crise, au-delà de ceux qui existent pour l’urgence. La santé mentale et la psychologie globale de la population devraient être considérées comme des priorités par les pouvoirs publics, car il s’agit d’un facteur majeur de résilience individuelle et collective face à des chocs de ce type. [paywall]Les processus de deuil qui ont été empêchés par la situation de confinement auront par exemple des conséquences de long terme pour des dizaines de milliers de personnes.

Le développement massif du télétravail à l’échelle régionale, à la fois pour réduire les déplacements pendulaires et améliorer la qualité de l’air, et renforcer dans le même temps la résilience de l’économie et des pouvoirs publics en cas d’aléa était un objectif de la stratégie de 2017. La crise a montré à quel point il était pertinent : développer des centres de coworking partout en grande couronne, dans des zones non-inondables, autonomes en énergie et aménagés d’emblée pour être compatibles avec la distanciation nécessaire en cas d’épidémie, serait une bonne façon de tirer les leçons de ce que nous venons de vivre.

Renforcer la résilience d’un territoire, c’est aussi retrouver ou redévelopper son autonomie en matière de besoins essentiels, par exemple dans le domaine vital de l’alimentation. Il faut repenser le local, reterritorialiser en pensant au local : 98 % de l’alimentation de la capitale vient de très loin, alors que 97 % de la nourriture produite en Ile de France est exportée ! Il faut reprendre le contrôle public sur ces questions pour multiplier les coopérations entre territoires urbains et ruraux et déconnecter nos villes des chaines d’approvisionnement mondiales qui seront de plus en plus impactées par des événements naturels (inondations, tempêtes, sécheresses, etc), sociaux (grèves, blocages, etc.), terroristes (cybercriminalité, etc) et la fin programmée de l’accès aux ressources fossiles indispensables à leur acheminement.

La seconde leçon majeure de la crise est que la résilience n’est pas une politique comme les autres, parmi d’autres. Elle doit guider ou encadrer toutes les politiques de la ville, dans tous ses domaines (urbanisme, social, finances, logement, mobilité, alimentation, santé, climat, etc.). De toute façon, l’ensemble de ces politiques s’arrête ou est impacté lors d’un événement majeur, elles doivent donc intégrer les impératifs de résilience dès leur conception, et tout au long de leur mise en œuvre. Une stratégie « ad hoc » rencontre vite ses limites si elle n’irrigue pas le main stream de l’organisation, en particulier au moment de la gestion de crise. Par exemple, épandre du désinfectant et des produits chimiques dans l’espace public ou sur le mobilier urbain dans les parcs et jardins, acheter des stocks de masques en plastique à usage unique, ou utiliser de l’eau potable pour nettoyer les rues juste avant un été prévu pour être très sec ont été des actions menées par de nombreuses villes pour « gérer la crise » de la COVID, en parfaite contradiction avec des objectifs de résilience.

La résilience n’est pas une politique comme les autres, parmi d’autres. Elle doit guider ou encadrer toutes les politiques de la ville.

La résilience n’est pas la gestion de crise « dans l’instant » ou la simple faculté à s’en remettre au plus vite pour revenir au business as usual : c’est un projet politique et urbain, construit en conscience des véritables enjeux et risques qui pèsent à court, moyen et long terme sur le territoire ou sur l’organisation. Elle est forcément bottom up, souple, transversale et agile et dérange les habitudes et fonctionnements bureaucratiques et politiques qui sont en grande partie incompatibles avec cette approche systémique.

Le vrai ennemi de la résilience, c’est le silotage, le millefeuille administratif et la bureaucratie.

Et surtout, elle ne peut être efficace sur un territoire que si toutes les parties prenantes y participent, collectivités, Etat, entreprises, scientifiques, habitants… Elle revêt avant tout une dimension territoriale, qui dépasse les compétences propres de chaque organisation, demande de se projeter dans d’autres échelles spatiales (par exemple le bassin versant plutôt que chaque intercommunalité pour l’inondation et les sécheresses, etc.) et temporelles (bien au-delà d’un mandat électif).

Le vrai ennemi de la résilience, c’est le silotage, le millefeuille administratif et la bureaucratie.

Elle demande donc de s’appuyer bien davantage sur la science et l’expertise technique, car les enjeux du XXIe siècle sont très différents de ceux du XXe, mais une grande partie des décideuses et décideurs comme de la population n’en a pas encore du tout pris la mesure. Qui a vraiment compris par exemple que la décroissance énergétique n’était pas un slogan militant mais une réalité physique que nous devons enclencher au plus vite et accompagner ou que nous subirons, indépendamment des fausses promesses de la « green tech » et de la smart city ? Qui a vraiment compris ce que représente une vie « zéro carbone » en 2050 ? 2 tonnes par habitant et par an de « crédit » si on compte la compensation naturelle, c’est par exemple 4m² de construction neuve ou un steak par jour, ou chauffer 40m² au fioul, ou faire 6 000 km en voiture ou en avion, mais ce n’est plus tout ça à la fois… c’est un changement très radical de mode de vie, de ce qu’on considère aujourd’hui comme le « confort moderne », et il est urgent d’en prendre conscience, pour s’y préparer.

Quels sont les principaux enseignements de votre expérience de responsable résilience et transition écologique concernant les rapports de la ville avec des acteurs économiques ?

Intégrer les entreprises, grandes comme petites, aux actions de résilience et de transition est indispensable, mais elles doivent elles aussi se projeter dans un futur réaliste au regard des limites physiques du système-terre. Les TPE et PME sont à la fois les plus menacées par les crises à venir et celles qui sont les plus agiles et nécessaires quand elles surviennent, comme l’a bien illustré le dernier épisode COVID : création de chaînes de fabrication de masques, ouverture de services de livraison alimentaire de tous types, commerces de proximité très vite adaptés aux conditions COVID… En cas de crise, ce qu’il faut garder ouvert ou ré-ouvrir en priorité, ce sont les petits commerces de proximité, qui créent les liens essentiels, font revenir la vie, constituent la vascularisation de la ville : c’est par exemple une leçon que les responsables de La Nouvelle-Orléans ont tirée de Katrina.

Quels sont les principaux enseignements de la crise liée à la Covid concernant le phénomène urbain proprement dit ?

La question de la densité est souvent source de débats passionnés. Elle est vue comme la clé du développement durable, car elle réduit l’étalement urbain, l’artificialisation des terres, permet de renforcer l’efficience des services publics, et c’est tout à fait exact. Mais dans une logique de résilience, l’ultra-densité devient un problème et une nouvelle vulnérabilité. Paris est la quatrième capitale la plus dense au monde, avec des pics à 40 000 habitants par km2 (alors qu’elle n’est que de 8 000 en moyenne dans la métropole). Pendant le confinement par exemple, une heure par jour de sortie sur 1 km2 pour 40 000 personnes, dans des rues souvent petites aux trottoirs étroits, correspond à une foule permanente dans l’espace public, et ce n’est pas par incivisme des habitants ! Il y a juste beaucoup trop de monde pour la surface disponible, et c’est valable aussi pour la qualité de vie au quotidien, dans les transports collectifs, etc. En cas de crise majeure, de rupture d’approvisionnement en denrées ou en énergie, cette surdensité décuplerait les difficultés. Pour renforcer la résilience de Paris, il est urgent de penser enfin son fonctionnement et son développement à l’échelle métropolitaine et régionale, plutôt qu’à l’intérieur du périphérique.

Prenons l’exemple des livraisons ou de l’approvisionnement : on peut se dire que l’avenir est à la livraison de tout et n’importe quoi en une heure par véhicules ou robots autonomes volants (une hérésie en matière d’impact), ou se dire que la logistique de livraison de l’aire urbaine doit être repensée complètement, et surtout en dehors de Paris intramuros. L’intérêt du dernier km à vélo est relatif si les 36 tonnes continuent à entrer dans la ville après avoir parcouru des milliers de km… Il faut interdire les poids lourds dans la zone dense et mettre en place des hubs obligatoires de déchargement à chaque extrémité qui assureront les livraisons locales par transports électriques, avec un seul camion qui livrera les vingt commerces de la rue, plutôt que vingt camions qui viennent chacun déposer une palette ou un carton… Pourquoi ne pas créer, sur le modèle des transports collectifs de voyageurs, une Autorité publique organisatrice de la logistique pour réguler les livraisons avec l’objectif premier d’en limiter l’impact sur la qualité de l’air, le bruit, les embouteillages, etc. ? Ce serait également l’occasion de redéfinir la résilience de l’approvisionnement en besoins essentiels, face à tous types de risques (inondation, pandémie, cybercriminalité, événements sociaux, etc.).

Or les villes ne sont pas du tout adaptées à supporter les enjeux à venir, conséquences du dérèglement climatique.

D’une manière plus générale, on a considéré jusqu’ici que l’urbanisation était un mouvement inéluctable, avec la perspective de 80 % de la population mondiale vivant dans les villes en 2050. Or les villes ne sont pas du tout adaptées à supporter les enjeux à venir (vagues de chaleur notamment), leur absence d’autonomie les rend très fragiles, et elles seront aux premières loges des bouleversements économiques et sociaux liés notamment aux conséquences du dérèglement climatique. Il ne serait pas illogique que face à la multiplication inévitable des crises, la population urbaine cherche plutôt à se réfugier dans les zones rurales et moins denses dans les décennies à venir.

Propos recueillis par Didier Raciné

Rédacteur en chef d’Alters Média

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