L’agriculture et l’alimentation au fondement d’un nouveau contrat social

La crise sanitaire que nous avons traversée ce printemps et qui se poursuit aujourd’hui à l’échelle planétaire a des conséquences dramatiques sur la santé humaine, avec des différences très importantes entre classes d’âge au sein d’une population, et avec également des différences très profondes entre pays. Mais cette crise a aussi été un révélateur des forces et des faiblesses de nos organisations collectives et des incidences de la mondialisation sur la société. Il n’est pas pertinent de faire un lien simple entre mondialisation et crise sanitaire, même si la déforestation de forêts tropicales et l’exploitation de milieux sauvages ont augmenté les contacts entre les populations humaines et un cortège de nouveaux pathogènes.
Cette crise a aussi été un révélateur des incidences de la mondialisation sur la société. Il n’est pas pertinent de faire un lien simple entre mondialisation et crise sanitaire.
Comment expliquer la propagation du virus ? La crise de la Covid-19 est une crise sanitaire liée à une maladie émergente, à savoir un coronavirus, vraisemblablement issu des chauves-souris et qui, exploitant la formidable capacité de mutations des coronavirus, a franchi la barrière d’espèces et s’est répandu dans l’espèce humaine. [paywall]Comme c’est le cas à chaque fois qu’une maladie nouvelle émerge, elle ne rencontre aucune résistance à sa diffusion. La peste au Moyen-Âge ou la grippe espagnole au début du XXe siècle en ont été de terribles démonstrations. Cette situation est également celle qui a été rencontrée lors de colonisation de continents. Si on regarde globalement la santé humaine, la santé animale et la santé des végétaux, c’est une situation assez courante. On peut citer la PPA (Peste Porcine Africaine) chez le porc, la bactérie Xylella fastidiosa chez l’olivier et d’autres espèces végétales, pour ne citer que les plus récentes. Toutes ces occurrences traduisent le fait qu’une maladie émergente entre dans un univers où il n’y a pas de résistance. On peut dès lors identifier trois grandes interrogations :
  1. Peut-on limiter les occurrences de ces franchissements ? Comme l’a été la peste au XIVe siècle, ils sont tous liés à la mobilité des humains. La mondialisation et l’augmentation des déplacements de populations humaines et des transports de marchandise ont indéniablement accéléré les contacts entre compartiments et les entrées de nouveaux pathogènes. Pour les situations qui concernent les productions agricoles, on peut citer le cas de la chrysomèle du maïs (Diabotrica virgifera) qui s’est répandu en France à partir de différents aéroports, ou encore le frelon asiatique qui est entré dans quelques vases.
    1. Peut-on limiter les expansions ? Pour limiter une expansion, il faut des démarches de surveillance. La France s’est dotée de plateformes d’épidémiosurveillance en santé animale et en santé végétale qui assurent le suivi de parasites de quarantaine. Elles vont modéliser l’expansion possible de parasites et de maladies selon différents scénarios, permettant notamment de prendre en compte les effets du changement climatique et de tester des stratégies de lutte, au niveau d’une région, d’un pays ou d’un ensemble de pays. C’est ainsi qu’on a pu analyser les risques liés à Xyllela fastidiosa et ses différentes races et sous-espèces en fonction de ses insectes vecteurs et des espèces agricoles menacées. Cette question de la surveillance fut déjà la question à l’origine de la première organisation mondiale de la santé des végétaux, dans le cadre de la création de l’Institut international d’agriculture dès 1905, qui faisait suite à l’arrivée en Europe du phylloxera sur la vigne, et qui devait conduire aux premières démarches de contrôle sanitaire des lots de plants échangés entre pays.
  1. Peut-on limiter les impacts ? En d’autres termes, peut-on rendre nos systèmes de productions résistants, en ralentissant l’arrivée et le déploiement d’un organisme pathogène et surtout en en réduisant les effets productifs et économiques ? Si cela est difficile pour le coronavirus, c’est possible en agriculture, d’une part en ayant des systèmes agricoles et alimentaires robustes, et d’autre part en ayant des agroécosystèmes où toutes les niches écologiques sont occupées, limitant ainsi les expansions. C’est cela qui fait le lien entre la crise sanitaire et la question de la biodiversité.
A quels défis nos modes de production et de consommation sont-ils confrontés ? La crise sanitaire a durement interrogé la capacité à produire et à assurer l’approvisionnement alimentaire sur l’ensemble du territoire, en particulier au moment où le Président de la République a décidé le confinement. Mais en ce qui concerne le système agricole et alimentaire, cette crise majeure a avant tout montré la grande capacité à assurer la sécurité alimentaire de la France et de l’Europe. Le système a tenu. Les quelques pénuries temporaires qui ont été notées sont davantage liées à des comportements individuels peu rationnels (stockage de pâtes comme de papier toilette) qu’à une indisponibilité effective de nourriture. Cette solidité, construite au fil des dernières décennies, concerne tout autant la production primaire que les industries de transformation, mais aussi l’organisation logistique. Elle est en particulier le fruit du maintien en France et en Europe d’une forte production primaire et d’une grande capacité de transformation, à la différence de ce qui se passe dans d’autres secteurs, comme par exemple le médicament.
En ce qui concerne le système agricole et alimentaire, cette crise a montré la capacité à assurer la sécurité alimentaire de la France et de l’Europe.
Tout au long de cette crise, en confirmant des tendances fortes déjà perçues, les consommateurs ont exprimé une demande totalement duale, avec d’une part une demande de re-territorialisation des sources d’alimentation, plébiscitant les circuits courts et les AMAP, et d’autre part une consommation très forte de produits de base issus de filières longues. Ce paradoxe est toutefois seulement apparent, car ce sont des types de produits différents qui sont issus de ces deux sources. Mais ce paradoxe doit nous interroger. Il va d’abord être un défi pour l’industrie agro-alimentaire, car si la re-territorialisation s’étend au-delà des fruits et légumes frais non-transformés, il faut alors avoir un développement d’industries avec des process adaptés à des petits volumes, alors que la performance économique de l’industrie agro-alimentaire a largement été obtenue en recherchant les économies d’échelle.
Ni le local, ni le circuit long ne sont obligatoirement synonymes ni antonymes de performance environnementale.
Ce paradoxe doit également nous interroger sur les modalités permettant d’accroître la performance environnementale de ces deux voies. Ni le local, ni le circuit long ne sont obligatoirement synonymes ni antonymes de performance environnementale. La capacité à qualifier cette performance est essentielle, en prenant en compte les différences dans les modèles de production primaire et dans les process de transformation. Mais ce paradoxe doit également être retourné vers le consommateur. Si ses choix déterminent les lieux de production et de transformation, la composition du régime alimentaire détermine la performance globale, notamment via la part des produits d’origine animale. A titre d’illustration, l’application de la dernière version du Plan National Nutrition Santé (PNNS), qui propose un apport équivalent entre protéines végétales et animales alors que les protéines animales représentent aujourd’hui 61 % des protéines consommées en France, permettrait de réduire de 33 % les émissions de GES liées à l’alimentation nationale. Une telle transition, outre le fait qu’elle aurait des impacts significatifs sur l’ensemble des productions agricoles et en particulier les productions animales, conduirait à une forte réduction des quantités de protéines importées sous la forme de tourteaux de soja. Rejoignant ainsi l’objectif de souveraineté alimentaire exprimée récemment et qui ne peut être réfléchie qu’à l’échelle européenne. Toutefois, ces réflexions sur l’alimentation de demain doivent aussi obligatoirement intégrer une dimension essentielle qui est celle de l’urbanisation. Le fait qu’une majorité des populations française, européenne et demain mondiale vivent en ville impose une organisation et des flux logistiques. D’une certaine façon, et au risque de paraître caricatural, l’industrie agroalimentaire assure une concentration des aliments pour mieux assurer l’alimentation des fortes densités urbaines. Il ne faut en effet pas oublier que même avec les régimes alimentaires les plus riches en produits végétaux et dans les conditions françaises actuelles de production, il faut en moyenne 3 400 m2 pour couvrir l’ensemble des besoins alimentaires d’une personne. Soit par exemple une surface agricole utile de 4,14 Mha pour nourrir Paris et la région parisienne.
Comment s’adapter à ces mutations ? Dans tous les cas, ces transformations exigent des fonctionnements collectifs renforcés, car elles dessinent un nouveau contrat social autour de l’agriculture et de l’alimentation. Ce contrat définit la capacité à assurer la fourniture de produits alimentaires de qualité, permettant d’assurer la santé de la population en particulier en contribuant à limiter les maladies chroniques comme l’obésité et le diabète. Ce contrat social doit aussi prendre en compte l’indispensable préservation voire la restauration de l’environnement, qu’il s’agisse de changement climatique, de qualité de l’air et de l’eau ou d’état de la biodiversité. Ceci construit aussi le lien avec les générations suivantes et la capacité qu’elles auront à assurer leur propre souveraineté, appliquant ainsi les principes de développement durable de Brundtland ou d’équité intergénérationnelle de Sachs. Ces réflexions seront à n’en pas douter au cœur de la future politique agricole commune qui sera mise en place au plus tôt en 2022 et qui verra émerger le système des paiements pour services environnementaux. Ceci permettrait en effet de considérer que la préservation de l’environnement ou encore la prémunition contre les maladies émergentes constituent des biens communs, qui ont un coût mais aussi une valeur pour nos sociétés.

Christian Huyghe

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