Le siècle du déclin occidental et de la prospérité chinoise

La COVID-19 est la crise du multilatéralisme

Pour la première fois, on a eu une conscience commune à l’échelle internationale, en craignant la même chose en même temps. Quels sont, selon vous, les effets géopolitiques très directs de la crise sanitaire et ses conséquences moins perceptibles, notamment à long terme ?

Les effets à long terme, ils seront ce que nous en feront. Et là, finalement, les choix sont ouverts. On pourrait partir du principe clair que cette crise de la Covid-19 est en partie une crise du multilatéralisme, puisque nous n’avons pas su apporter une réponse collective immédiate à cette crise et que, y compris dans un premier temps au sein de l’Union européenne, les réponses ont été nationales. Parfois même, certains ont pu chercher à trouver à qui blâmer plutôt qu’à lutter contre la pandémie, puisque la séquence du génome du coronavirus a été trouvée dès le 17 janvier et qu’on a pourtant encore attendu quelques temps pour prendre les mesures radicales en Europe, notamment en France. Par rapport à cette crise, qui a illustré de façon éclatante que nous n’avions pas des règles du jeu communes et que nous n’avions pas finalement d’institutions de gestion collective de l’humanité, alors que cette humanité vit dans un monde global, eh bien, soit on tire les leçons et on accentue la recherche d’un multilatéralisme raisonné, soit, au contraire, on continue à chercher des boucs émissaires, à s’exonérer de responsabilités [paywall]et à jouer la carte de la fermeture intellectuelle et sanitaire et de l’unilatéralisme. Pour le moment, on peut penser qu’il n’y a pas d’accord pour dire qu’à cette crise du multilatéralisme il faut répondre par un renouvellement et une résurgence du multilatéralisme. Certains sont toujours tentés – notamment le président américain mais on a la même chose au Brésil et d’autres pays – par une accentuation, à l’inverse, de l’unilatéralisme.

Cette crise de la Covid-19 est en partie une crise du multilatéralisme.

En dépit des nombreuses alertes, tout le monde a été surpris, je pense, par la fragilité du système. Que traduisent ce manque de préparation et ce désarroi qu’on a subis ?

C’est un sentiment d’hybris, un sentiment de supériorité, notamment dans le monde occidental. Parce que tout le monde, là non plus, n’a pas réagi de la même façon. Les Chinois ont réagi extrêmement rapidement, et même si on peut avoir quelques suspicions sur les chiffres qu’ils donnent, sur une si large échelle, le nombre de morts qu’ils ont par rapport à leur population est infime. Des pays comme la Corée du Sud, Taiwan, Singapour ou la Nouvelle-Zélande ont également réagi très rapidement et ont très nettement limité les dégâts par rapport à d’autres Etats. Alors ce sont des pays qui sont plus habitués aux règles collectives. Ce sont des pays où il y a une autodiscipline des populations qui est plus forte, où le groupe est supérieur à l’individu. Ce n’est pas une différence entre régime démocratique et régime autoritaire, comme certains l’ont dit, puisque la Corée du Sud est une parfaite démocratie. C’est plutôt en fait des pays qui ont été en alerte. Et nous, dans le monde occidental, qu’est-ce qu’on s’est dit en janvier alors que la séquence du génome était trouvée ? Eh bien, on s’est dit que ça ne nous regardait pas, que les pandémies étaient en Afrique ou en Asie, mais que nous étions à l’abri de cela puisque ni Ebola ni le SRAS n’avaient frappé les pays occidentaux. Et ce alors même que de multiples documents officiels ou officieux alertaient sur le risque d’une pandémie en mesure de bloquer le pays. Mais, comme si ces documents ne servaient pas à grand-chose, les pays occidentaux ont été les plus atteints par la crise de la Covid-19, justement parce qu’ils se croyaient au-dessus des autres.

Cette manifestation de leur sentiment de supériorité, du fait d’avoir dominé et d’être dominants, traduit-elle autre chose ?

Depuis longtemps, je dis que le monde occidental a perdu le monopole de la puissance, mais tout le monde ne l’a pas réalisé dans le monde occidental. Et là, effectivement, quand on voit qu’il y a des fosses communes à New York, quand on voit qu’il y avait des brancards qui s’entassaient dans les hôpitaux européens, débordés, ce sont des images qui sont liées à l’ancien Tiers monde, et cela a frappé les Occidentaux parce qu’on croyait que notre système sanitaire était plus robuste. Je dis dans mon livre Géopolitique du Covid-19 que ça a été une sorte de Juin 40 sanitaire. En juin 1940, l’armée française se croyait supérieure à l’armée allemande, elle pensait être la première armée du monde, et elle a été défaite en trois semaines. Cette fois, en trois mois, notre système de santé a été remis en cause, malgré le dévouement et la compétence des personnels soignants qui n’avaient pas tout à fait les moyens d’accomplir leur mission.

Un des effets que vous évoquez dans votre livre, c’est le sentiment de la fin du modèle occidental et le sentiment d’une accélération, aussi, de la montée en puissance de la Chine.

Effectivement, là encore, beaucoup d’analystes ont pris leurs désirs pour des réalités. Je me rappelle des débats qu’on avait sur la Covid-19 qui commençait à inquiéter en janvier-février. Qu’est-ce que j’entendais sur les plateaux où je me rendais ? Des gens qui disaient que c’était normal que la Chine confine sa population puisque c’était une dictature et que jamais ceci ne surviendrait dans une démocratie. Là aussi on s’est illusionné. Au lieu d’éveiller les consciences sur un possible risque sanitaire, on est venu conforter un préjugé sur le caractère dictatorial de la Chine. D’autres, ou les mêmes d’ailleurs, ont dit que cette crise allait mettre fin à l’ascension de la Chine et que Pékin allait payer cher une croissance trop rapide et mal maîtrisée. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que la Chine va avoir une croissance nulle ou inférieure à 1 %, ce qui est certes moins que les 6 % espérés début 2020, mais ce qui est bien mieux que les 8 à 10 % de chute du PIB de la plupart des pays occidentaux. A tel point que de nombreux économistes qui établissaient que la Chine allait rattraper ou dépasser les Etats-Unis en 2040 disent désormais qu’elle va le faire en 2030. Et donc on peut dire effectivement qu’on savait beaucoup de choses sur l’accélération de la Chine et que cette crise n’est venue créer aucune tendance stratégique nouvelle, mais a cristallisé des tendances qui existaient déjà.

J’en vois deux, et qui sont liées par ailleurs : la montée en puissance de la Chine et la rivalité sino-américaine. Cette rivalité existait bien sûr déjà avant la crise. Toutefois on est passé d’un stade où, malgré cette rivalité, le président Trump félicitait le président Xi Jinping en janvier 2020 pour sa gestion de la crise de coronavirus – puisque le Secrétaire du Parti communiste chinois venait d’annoncer qu’il avait acheté pour 200 milliards de biens américains –, à un président Trump qui fait campagne sur le fait d’accuser son concurrent démocrate d’être le candidat chinois. Et donc, cette accélération du rattrapage des Etats-Unis par la Chine est certainement venue amplifier l’opposition. Si l’on critique beaucoup plus la répression des Ouigours, ce n’est pas nouveau. Si l’on critique beaucoup plus la Chine aujourd’hui qu’il y a quelques temps, ce n’est pas parce que la nature du système politique chinois a changé, c’est que son ascension fait plus peur qu’auparavant.

Sans que cela change votre analyse, ne peut-on pas aussi reconnaître qu’on a également comme conséquence directe une idée de la responsabilité globale du modèle productiviste néo-libéral et de la fragilité de ce dernier ?

Oui, c’est vrai qu’on a vu un peu les excès du rêve d’une globalisation qui aurait effacé toutes les frontières. Mais moi je n’ai jamais cru que la globalisation allait effacer les frontières, contrairement à certains. Les frontières ont toujours existé, elles ont été recréées de façon infranchissable pendant quelques temps, elles ne resteront pas infranchissables. Mais il est certain que les excès des délocalisations et de la production hors-sol ont été vus et qu’il y a d’ores et déjà un peu partout une réflexion sur les productions qu’il ne faut pas délocaliser et qui sont des productions de souveraineté. Ensuite, est-ce qu’on aura affaire à une consommation et une production plus vertueuses ? Là aussi, les portes sont ouvertes, puisque finalement on était avertis que la possibilité d’une crise pandémique pourrait bloquer le monde et on n’a pas tenu compte de ces alertes. On est d’ores et déjà prévenus que le réchauffement climatique est l’un des pires dangers qui court sur la planète, on ne prend pas encore toutes les décisions suffisantes et nécessaires. Il y a donc là un enjeu. Je pense que si on devait arriver à une consommation plus maîtrisée, ce serait plus par rapport au danger futur du réchauffement climatique que par rapport au constat que l’on a fait pendant la crise de la Covid-19.

Le réchauffement climatique est l’un des pires dangers qui court sur la planète, on ne prend pas encore toutes les décisions suffisantes et nécessaires.

Ce qui m’a frappé à la lecture de votre ouvrage, c’est aussi cette idée stratégique que vous développez, à savoir que la rivalité avec la Chine n’est qu’une rivalité traditionnelle de puissance, et non le « péril jaune », le « péril rouge » ou le retour de la Guerre froide. C’est une idée forte parce que ça modifie notre angle d’attaque ; ça modifie également les rapports qu’on peut avoir avec d’autres acteurs (notamment les Etats-Unis).

Certains parlent de plus en plus de « Guerre froide ». Ce n’est pas tout à fait le cas dans la mesure où la Chine n’est pas à la tête d’une coalition globale comme l’était l’Union soviétique en son temps. Et la Chine ne veut pas renverser le système, elle veut prendre la tête de la course ; c’est tout à fait différent. On est donc effectivement dans une rivalité traditionnelle de puissance, ce qu’on appelle un peu le piège de Thucydide, c’est-à-dire quand la puissance n°2 commence à rattraper et projette de dépasser la puissance n°1, ce qui crée une crispation. Mais quand on regarde comment la Chine fonctionne, on voit bien que le communisme reste une référence sans être la matrice du régime. La matrice du régime, ce qui fonde la légitimité du Parti communiste chinois, je dirais que c’est, à l’inverse, les deux notions très peu marxistes que sont le nationalisme et le capitalisme. Si Xi Jinping et les leaders chinois sont populaires, du moins parmi la population – peut-être pas parmi certains intellectuels –, c’est que le système fonctionne, que les Chinois pensent que leur sort s’améliore, qu’il y a des perspectives supplémentaires d’amélioration. Quand on fait sortir 800 millions de personnes de la misère en l’espace de quarante ans, on peut être crédité d’une certaine popularité, même si on n’est pas un régime démocratique.

Dans ce contexte, M. Trump reprend par rapport à la Chine la rhétorique qui était celle de George Bush par rapport au terrorisme : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Or, on est quand même quelques-uns à penser que les Européens et la France n’ont pas à choisir entre les Etats-Unis et la Chine et doivent avoir des relations avec les deux. Bien sûr, nous avons un système politique qui est bien plus proche de celui des Etats-Unis que de celui de la Chine, mais sur de nombreux dossiers nos positions sont plus proches des positions chinoises que des positions américaines : sur le réchauffement climatique, sur le nucléaire iranien, sur les législations extraterritoriales. Sur certains points, les Etats-Unis représentent une plus grande menace pour notre souveraineté que la Chine. Donc je ne vois pas l’intérêt que nous aurions à nous mettre sur le siège arrière du char américain dans un combat avec la Chine, parce que la matrice de la rivalité sino-américaine c’est le leadership mondial ; nous ce n’est pas notre problème. Nous, nous devons définir nos intérêts propres, et non pas être le lieutenant fidèle du général américain qui veut s’attaquer à la Chine.

Sur certains points, les Etats-Unis représentent une plus grande menace pour notre souveraineté que la Chine.

Dans peu de temps, nous assisterons à l’élection présidentielle américaine. Qu’est-ce que M. Trump a pu signifier ? Essayer de se comporter comme si on était seul au monde et que seuls nos intérêts comptaient, est la caractéristique de l’actuel président américain, qu’en pensez-vous ?

Effectivement, il représente un retour en arrière fort, et je pense que, loin d’avoir rendu les Etats-Unis plus grands, il les a affaiblis. Les Etats-Unis maîtrisent moins les affaires mondiales qu’il y a quatre ans.

Propos recueillis par Didier Raciné

Rédacteur en chef d’Alters Média

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