Quel sens donner aux transitions fulgurantes ?

Covid, grandes mutations climatiques, technologiques…

Vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages sur les transitions à venir, sur l’évolution du monde actuel.  Que vous a appris cette crise de la COVID ?

La crise confirme l’arrogance potentielle d’une technoscience qui nie la complexité. Elle peut certes apporter des solutions, mais nous sommes loin, et pour longtemps, d’une maîtrise de la complexité du monde biologique. La fragilité des équilibres naturels et l’intrication de phénomènes de toutes natures (virus, climat, etc.) conduisent à des effets systémiques imprédictibles et immaîtrisables sans externalités négatives qu’il faut à leurs tours combattre.

On connaît les courants soutenant l’idée d’une « technoscience universelle » capable de tout résoudre. En tant que chrétien, je considère que la science est « un don de Dieu ». Je ne critique pas la science mais les scientistes. Cela dit, la science elle-même n’est pas indemne de ce type de conception, de ce rêve d’une maîtrise complète du monde visible ou sensible.

Mais heureusement, nous vivons un changement épistémologique. Depuis les Lumières, les conceptions, c’est-à-dire la manière de percevoir, sont de façon dominante de type « exo-distributives ». [paywall]L’intelligence y est extérieure au système. Elle l’observe, expérimente, crée des concepts, des techniques, qu’elle distribue à l’ensemble du système. Ceci a inspiré toute sorte de techniques commandées et distribuées de façon centralisée. Aujourd’hui, on sait que ces conceptions ne nous ouvrent qu’une infime partie du réel. On sait par exemple que faire fonctionner un réseau de véhicules autonomes, du fait de la complexité de la situation, n’est possible qu’en embarquant l’intelligence dans chaque voiture et en jouant sur la contribution collective. Je parle d’intelligence endo-contributive.

De nos jours, face à la complexité des phénomènes, face aux mutations dans tous les domaines, on ne peut que s’appuyer sur les individus et leur intelligence contributive. Sinon, la solution crée le problème.

Pierre Giorgini

En médecine, on ne réduit plus le corps à un ensemble d’organes reliés par des réseaux (sanguins, nerveux, lymphatiques, etc.). On sait qu’il existe des relations entre ces réseaux, entre les cellules, des échanges beaucoup plus complexes. C’est ce passage d’une vision exo-distributive à une vision endo-contributive dans tous les domaines que j’observe et j’appelle, car elle est probablement une partie de la solution à nos problèmes.

Nous allons passer d’effondrements en effondrements pour reconstruire à chaque fois l’équilibre entropique dont nous avons besoin pour nous conserver.

La crise de la Covid nous montre l’interdépendance systémique dans laquelle nous sommes à l’échelle planétaire, bien loin de la complication (pour reprendre la distinction d’Edgar Morin) : maîtriser le compliqué, le réparer se fait avec des plans, produits par une intelligence extérieure au système, celle des « gouvernants ».

Dans le système complexe, tous les composants sont en interactions dynamiques les uns avec les autres. Le vivant est une intrication de « localités » à différents niveaux, où chacune optimise son équation entropique et contribue avec d’autres localités à faire système durable. Le vivant est né et évolue par la confrontation dynamique de ce qui altère et de ce qui conserve. L’anti-entropie propre au vivant « réordonne sans cesse la fonction de désordre ». Nous migrons tout doucement vers une autre forme de conception de « l’organisation » en général. Et cette migration est salutaire et conforme à ce qu’a fait le vivant depuis des milliards d’années. Nous allons passer d’effondrements en effondrements pour reconstruire à chaque fois l’équilibre entropique dont nous avons besoin pour nous conserver.

Parmi les grandes crises de notre époque figurent le changement climatique, mais aussi l’énorme changement de société apporté par le numérique. Qu’en pensez-vous ?

Le plus dangereux est que la technique nous conforme à ses modes de fonctionnement. Et le fonctionnement du numérique, c’est le calcul, qui n’est pas la pensée. C’est là le risque absolu ! Tout cela est dans un certain rapport avec le rêve transhumaniste, celui de l’arrogance humaine évoqué ci-dessus. L’arrogance doit laisser la place à une humilité proportionnelle au potentiel souvent fantasmé de la technique.

« Demain, nous n’aurons plus besoin de comprendre, puisque la machine le fera à notre place », disent certains. Or, la compréhension fait appel à de nombreuses capacités humaines (le rationnel, l’intuition, l’imagination et le sentiment), alors que la machine ne dispose que de capacités analytiques (de calcul). Nous retrouvons une vision mécaniste, exo-distributive de la pensée, à opposer à la vision endo-contributive où le sentiment, l’émotion, l’intuition s’intriquent avec la raison et créent l’acte complexe de penser.

Le plus dangereux est que la technique nous conforme à ses modes de fonctionnement. Le calcul n’est pas la pensée.

Quel effort de formation doit être réalisé pour introduire une autre vision du numérique ?

L’enjeu de la formation à la technique est tout à fait majeur. Cela ne concerne pas que le numérique, mais toute la technique.

Il s’agit de redévelopper une éthique de l’argumentation. Les étudiants utilisent Internet et circulent de liens en liens, sans avoir la compréhension profonde de la nature des liens existants entre les choses elles-mêmes. Ils ont une réelle agilité sans avoir une réelle intelligence du lien. Notre travail, c’est de les faire accéder à cette intelligence, en développant une connaissance transdisciplinaire. Il ne suffit plus de suivre un fil, il faut tisser une étoffe. C’est une éthique de la connaissance dont il s’agit, mais dont le processus de fabrication (Epistémé – Michel Foucault) est en transition profonde.

Ne croyez-vous pas qu’un effort majeur pour trouver du sens dans le monde actuel serait de repenser le numérique, pour en faire un outil (et un magnifique outil) au service de nos capacités de pensée, de création et de découverte ?

Oui, il faut effectivement repenser le numérique dans ses fondements ; inventer un numérique endo-contributif ! En accord avec Bernard Stiegler, je pense que l’Intelligence artificielle doit être proposée sur des plateformes ouvertes et gratuites, pour que le local s’en empare, que chacun augmente ainsi son potentiel contributif et s’oppose au potentiel distributif des grandes organisations. Nous rentrerions ainsi dans une société endo-contributive. Ces idées avancent, mais des intérêts puissants s’opposent à ces transformations.

Vous abordez un autre thème, qui émerge de plus en plus comme un thème majeur, mis en avant d’ailleurs par la crise des Gilets jaunes et de la COVID, et par d’autres philosophes comme Bernard Stiegler : la question du local. N’est-ce pas en effet au niveau du local que se constituent notre être et l’essentiel de nos créations sociales ? Ne devrait-on pas concevoir à nouveau cette question au plan théorique et des valeurs ?

Nous vivons une période d’effondrement des proximités signifiantes (fournies par le voisinage, le quartier, le lieu de travail…). Or l’appartenance à un lieu fait que l’humain se construit par altérité intégrale. Sa segmentation et sa virtualisation accélère notre évolution vers une individualisation extrême de nos sociétés. D’où le besoin d’un retour vers ces proximités signifiantes, les localités, à entendre à toutes les échelles (la terre est aussi une localité). En évitant cependant le vase clos, en partant d’une vision ouverte, connectée aux autres localités au niveau mondial. Cette notion de glocalité, de localités intriquées et en réseaux, à divers niveaux, dans le temps et dans l’espace, par constitution d’alliances, permet un fonctionnement endo-contributif, s’appuyant sur une vision globale du « tout » au sein du système. Un vaste mouvement de relocalisation ouverte et connectée est en route, qui permettra, je l’espère, de passer, comme le dit Mireille Delmas Marty, d’une dépendance solitaire à une interdépendance solidaire.

Besoin d’un retour vers ces proximités signifiantes, les localités. En évitant cependant le vase clos, en partant d’une vision ouverte, connectée aux autres localités au niveau mondial.

Vous avez beaucoup travaillé sur les transitions actuelles et le rôle des technosciences (cf. vos précédents ouvrages : La transition fulgurante et La fulgurante recréation). Votre dernier livre, La crise de la joie : et s’il suffisait d’écouter le vivant !, semble marquer le fait que ce monde est dans une crise, et une crise existentielle. Comment voyez-vous l’évolution de ce monde à la lumière de ces dernières crises ?

Ce livre, La crise de la joie, est une lettre ouverte aux jeunes, une ode anti collapsologie ! Face au vertige catastrophiste, qui affecte une grande partie de la jeunesse en rapport avec les grandes transformations que nous vivons, ce livre se veut une lettre d’espérance montrant comment les phénomènes se combinent. Loin d’une pensée éco-philosophique radicale qui serait un retour à la barbarie, il veut présenter le changement de paradigme, la migration épistémique comme une chance à saisir.

Ce vertige catastrophiste, née de la crise, génère cette crise de la joie. Or qu’est-ce que la joie ? Ce n’est pas le plaisir, le consumérisme, l’excitation. C’est l’aspiration primordiale, qui nous pousse, ici et maintenant à discerner ce qui est bien, bon, juste ; c’est l’aspiration fondatrice du processus d’humanisation.

Ma thèse, c’est que cette crise génère un désir de recréer des espaces de joie, des tiers lieux où s’exprime la volonté d’agir pour le bien, à quelque échelle que ce soit, comme le colibri de Rabi. Bien sûr, ces espaces ne sont pas des espaces de replis sur soi (des cocons), mais des lieux où relever des défis.

La question, c’est la vitesse ! Nous n’éviterons pas des effondrements. Mais pourrons-nous trouver des chemins médians ? Irons-nous assez vite ? Il faut réinventer la technologie, selon cette pensée de l’endo-contributif, selon une vision glocale, en s’appuyant sur les localités durables, à l’image de Denis Caron à Loos-en-Gohelle par exemple. La crise de la COVID va accélérer ce processus, je l’espère.

Propos recueillis par Didier Raciné

Rédacteur en chef d’Alters Média

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