Comment penser le rebond, face à la grande crise : l’expérience de la Région Normandie
Entretien avec Sophie Gaugain, Première Vice-Présidente de la Région Normandie en charge du soutien aux entreprises et du développement économique


Sortir de la crise, aider à la relance économique et sociale, évidemment ! Mais pour aller où, dans quelle direction ? Comment penser le rebond face à la crise, et simultanément anticiper sur les mutations globales, le changement climatique, la transition écologique et sanitaire ?
Alters Média veut présenter les expériences de plusieurs Régions, dans ses prochains numéros. La Région Normandie ouvre cette série à travers l’interview de sa Vice-Présidente : ce rebond sera d’abord territorial, conduit dans les Régions, conçu collectivement, réalisé sur les territoires par les entreprises et les collectivités locales.


Nous vivons une des plus graves crises de l’après-guerre.
Le rebond doit-il essentiellement consister en des mesures financières de soutien traditionnel à l’économie ? Ou doit-il aussi anticiper sur les risques présents et à venir et s’engager localement dans un Plan de reconstruction guidé par la stratégie Nationale Bas Carbone adoptée par la France et l’Europe ?
La crise liée à la pandémie de COVID-19 révèle combien nos sociétés contemporaines sont fragiles et exposées aux crises sanitaires et plus globalement aux crises environnementales qui vont s’intensifier dans les années à venir. Cette crise montre toute l’importance des démarches d’anticipation et de prospective qui permettent d’envisager même l’impensable… Au niveau des territoires, et notamment d’une collectivité régionale, cette crise de la COVID-19 met aussi l’accent sur l’importance de la maîtrise des risques quels qu’ils soient : environnementaux, industriels, cyber…
Concernant la transition écologique, la lutte contre le changement climatique et l’adaptation de nos modèles de vie, de production et de consommation constituent aujourd’hui des enjeux majeurs que nous devons tous, qu’elle que soit notre position, notre activité, intégrer dans nos décisions et nos comportements du quotidien. Force est de constater que le changement climatique est déjà à l’œuvre en Normandie avec notamment sur le littoral un recul du trait de côte qui atteint déjà de l’ordre de 4m/an dans certaines zones particulièrement exposées, avec aussi une hausse du niveau de la mer qui pourrait atteindre 1m à l’horizon 2100. Les scénarios nous incitent à prévoir et anticiper à moyen et long terme des relocalisations d’activités et de zones résidentielles ou des déplacements d’ouvrages vulnérables. Sous l’impulsion de la Région, collectivités et décideurs doivent s’organiser pour trouver des réponses et faire face aux défis des prochaines décennies.

Ce GIEC normand, élaboré sur le modèle de son homologue international que j’ai souhaité mettre en place, vise à fournir des estimations fiables pour 9 grands domaines.

Les travaux du GIEC Normand, créé en décembre 2019, montrent les impacts du changement climatique en Normandie, et notamment dans les domaines de la biodiversité (évolution des zones de répartition géographique des espèces, réduction de certaines espèces en lien avec les changements des chaînes trophiques), mais également de la santé (arrivée en France et en Normandie de nouveaux virus ou maladies liés à la migration d’espèces hôtes telles que le moustique, arrivée de la chenille processionnaire). Ainsi ce GIEC normand, élaboré sur le modèle de son homologue international et que j’ai souhaité mettre en place, vise à fournir des estimations fiables des prospectives climatiques adaptées à la Normandie. L’état des connaissances les plus récentes sur les conséquences du changement climatique a déjà été dressé pour 9 grands domaines (climat, eau, littoral, biodiversité, agriculture-sols, pêche-conchyliculture, air, santé, territoires-habitat-mobilité).
Les objectifs que nous nous sommes fixés sont de 3 ordres : (i) informer et sensibiliser les décideurs, les populations et les acteurs du territoire, (ii) faire évoluer les politiques publiques et privées, massifier l’action pour lutter contre le changement climatique et s’y adapter et (iii) réfléchir collectivement sur les mesures d’atténuation et d’adaptation les mieux adaptées à notre territoire. Il s’agit bien de permettre, dès 2021, aux acteurs et activités normands d’être plus résilients vis-à-vis du changement climatique. …).
L’économie circulaire fait aussi partie des priorités régionales. La Normandie fut la première région à mettre en œuvre son Plan régional de prévention et de gestion des déchets, voté en octobre 2018. Mieux trier pour mieux recycler, mieux produire, mieux consommer, mieux mobiliser les acteurs, tels sont les 4 engagements de la Stratégie régionale pour l’économie circulaire en Normandie. Depuis quatre ans, l’instance de pilotage inédite mise en place en Normandie par la Région aux côtés de l’État et de l’ADEME œuvre à cette transition. La Région Normandie se doit à présent d’articuler les orientations de sa feuille de route avec les moyens conférés par le Plan de relance et les futures programmations européennes. Il s’agit là d’une opportunité historique susceptible d’amplifier le mouvement engagé depuis 2016.
Dotée d’un référentiel unique et partagé en faveur de l’économie circulaire, le défi pour la Normandie réside aujourd’hui dans sa capacité à aiguiller autant que possible les financements inscrits dans le plan France Relance vers ses entreprises et ses territoires, à faciliter leur accès aux mesures en faveur de l’économie circulaire, à favoriser la remontée des projets pour atteindre à la fois les objectifs croisés du plan France Relance et de sa feuille de route Économie Circulaire, à identifier et soutenir les projets non couverts par le plan France Relance
La Région mettra en route en 2021 un plan de mobilisation dédié qui s’appuiera sur les outils et solutions déployés depuis 4 années, à savoir la communauté Normandie Économie Circulaire composée d’une quinzaine de réseaux d’acteurs œuvrant collectivement au développement de l’économie circulaire dans des domaines multiples (écoconstruction, écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réparation, réemploi des objets et des matériaux, lutte contre le gaspillage alimentaire…), la plateforme collaborative NECI réunissant déjà plus de 700 membres, les travaux du laboratoire d’idées visant à rapprocher acteurs économiques et enseignants-chercheurs en lien avec l’Agence Normande du Développement Durable.
En matière d’énergies renouvelables, la Région soutient financièrement les projets et a structuré leur développement en fédérant l’ensemble des partenaires sectoriels, des services de l’État et de l’ADEME à la Chambre Régionale d’Agriculture ou des associations telles que Biomasse Normandie. Cette approche a été mise en place pour les énergies à potentiel comme le bois énergie, la méthanisation, l’hydrogène ou les énergies marines renouvelables. Les résultats sont là ! La Normandie est la première région française pour les énergies marines renouvelables avec un quatrième parc en projet et une filière industrielle en place. Le nombre de projets de méthanisation est sur une très forte dynamique depuis 3 ans !
Concernant la rénovation énergétique, la Région encourage depuis plusieurs années la rénovation performante des logements et des bâtiments publics. Le plan Normandie Bâtiments Durables, doté de 100 millions d’euros de crédits régionaux et européens sur la période 2016-2021, a permis de soutenir la rénovation basse consommation de près de 15 000 logements et de mettre en place un écosystème spécifique d’acteurs. En parallèle, un dispositif chèque éco-énergie a été lancé en 2016 pour favoriser la massification de la rénovation énergétique des maisons individuelles. Pour cela la Région soutient la rénovation BBC et la rénovation compatible BBC des habitations.

La crise du COVID-19 révèle le caractère vital de l’Intelligence Économique pour notre pays et nos territoires.

La Région a été pionnière pour lancer un Plan concernant le développement de l’intelligence Économique Territoriale. Il a été repris au niveau national par des Régions françaises pour la compétitivité des entreprises et des territoires.
Pouvez-vous nous en présenter les grandes lignes ?
Un évènement comme la crise du COVID-19 révèle le caractère vital de l’Intelligence Économique pour notre pays et nos territoires, et notamment dans ses dimensions anticipation et prospective. L’Intelligence Économique s’appuie sur des modes de pensée articulant trois groupes d’actions : Anticiper, Influencer et Se Protéger. Elle repose donc sur les trois familles d’expertises opérationnelles que sont la veille, l’influence et la sécurité économique. L’objectif premier de l’Intelligence Économique Territoriale (IET) est de consolider et d’optimiser les atouts de tout acteur d’un territoire. Le défi est d’autant plus grand que derrière l’IET, ses discours, ses vocabulaires, ses pratiques, ses méthodologies et ses outils se cachent des enjeux politiques au sens strict du terme : la maîtrise du destin des collectivités humaines qui vivent sur nos territoires.
L’IET recouvre une culture, des méthodes et des outils pour les Régions dans leur rôle de chef de file du développement économique, rôle qui leur a été conféré avec la loi 7 août 2015 dite de Nouvelle Organisation du Territoire de la République (NOTRe), avec une compétence exclusive pour définir des orientations en matière de développement économique sur leurs territoires, attribuer des aides directes et définir les régimes d’aides aux entreprises.
Dans son Schéma Régional de Développement Économique des Entreprises, d’Innovation et d’Internationalisation (SRDEEII), approuvé fin 2016, la Normandie a pleinement intégré les démarches et les outils d’Intelligence Économique. A été créée en interne au sein de la Direction de l’Économie de la Région une Mission « Stratégie Prospective Intelligence Économique ». À noter que la Région Normandie pilote, depuis 2018, un groupe de travail spécifique sur l’Intelligence Économique Territoriale permettant notamment de partager des pratiques inspirantes menées dans les territoires¹. L’Intelligence Économique est un concept inclusif visant à préparer nos territoires à la résilience et aux grandes transitions.

Le 4 mai 2020, la Région a lancé la Mission de dynamisation de l’industrie en Normandie. L’un des objectifs annoncés étaient de passer d’une mondialisation effrénée à une Méga régionalisation, de croiser les stratégies de filières en place, l’Intelligence Économique Territoriale et le rôle des Pôles de compétitivité.
Quelle stratégie industrielle en résulte-t-il ?
L’effet de la crise sanitaire s’est fait durement sentir à tous les niveaux, mais on peut identifier chez nous 2 facteurs aggravants, liés paradoxalement à nos principaux atouts structurels. Le premier, c’est notre spécialisation industrielle, notamment dans la filière automobile : l’industrie représente 22,9 % du PIB normand soit 10 points de plus qu’ à l’échelon national, ce qui nous rend plus vulnérables que d’autres lorsque l’activité mondiale est quasiment à l’arrêt ; le second, c’est l’importance du tourisme sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des courts séjours, du tourisme international ou du tourisme résidentiel, même si celui-ci nous permettra sans doute de rebondir plus vite, là bien sûr où il est présent.

Normandie Relance est une feuille de route, un travail systématique d’identification d’opportunités industrielles.

La Région a mis en place le Plan Normandie Relance, aboutissement d’un processus d’analyse et de concertation sur la situation économique et sociale de la Normandie, au sortir de la période du 1er confinement. Ce travail a permis d’aboutir à une stratégie d’actions opérationnelles qui répondent aux enjeux régionaux qui se posent de manière plus pressante encore dans ce contexte. Après avoir répondu aux urgences du moment et agi sur le court et moyen termes, il est aujourd’hui essentiel d’intégrer les enjeux de demain en jetant les bases d’un « autre modèle », plus inclusif, plus conscient des défis environnementaux et énergétiques. C’est bien la conduite de cette nouvelle donne industrielle qu’il convient, avec l’ensemble des acteurs régionaux, d’accélérer en accompagnant, toujours davantage, les transitions numériques, énergétiques et écologiques des entreprises et des territoires.
Le principe de résilience est devenu un concept clé. Ces enjeux sont de 3 natures : d’une part faire face à l’urgence, d’autre part assurer les conditions d’une reprise dynamique et inclusive sur le long terme, enfin accélérer la transformation de nos entreprises et de notre territoire.
Normandie Relance n’est donc pas un simple plan mais une feuille de route, un ordre de mobilisation et de mouvement. Au-delà de ces mesures structurelles, un travail systématique d’identification d’opportunités industrielles est mené. La période est propice à de type de démarches tant ce qui semblait être immuable en termes d’organisation industrielle pour certains groupes apparaît maintenant avoir été remis en cause. C’est le cas pour la Normandie où les initiatives régionales des derniers mois ont permis à de nombreux projets d’émerger. Qu’ils soient dans les domaines des protéines végétales, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile, du BTP, du recyclage plastique ou de la flaconnerie, les projets se développent et sont soutenus. L’ensemble des projets en cours ou à venir représente un potentiel d’environ 1 milliard d’euros d’investissement en Normandie.

La Région Normandie a souhaité dans le cadre de la future Stratégie de spécialisation intelligente consacrer un domaine de spécialisation émergent, à “faire de la Normandie un territoire résilient en matière de maîtrise des risques”.

Le risque dans la période actuelle, serait de dissocier le court, le moyen et le long terme. C’est pourquoi il convient de bien faire la différence entre les réponses et réactions immédiates et urgentes pour aider les entreprises, et la vision stratégique, qui est une vision d’anticipation, exigeant du recul et de la réflexion.
Comment cette action s’articule-t-elle avec la maîtrise globale des risques ?
Le sujet de la maîtrise et de la gestion des risques sous toutes leurs formes est un sujet majeur pour la Région Normandie. Je veux parler notamment du risque industriel : on recense en Normandie 86 sites SEVESO (dont 49 SEVESO seuil haut) et 21 plans de prévention des risques technologiques. L’incendie majeur qui s’est produit en septembre 2019 sur les sites de Lubrizol et Normandie Logistique à Rouen constitue un événement exceptionnel.
Autre sujet d’actualité, la cybersécurité est plus que jamais un défi majeur et systémique pour toutes les organisations. Avec une ambition forte et des objectifs clairs, je souhaite faire de la cybersécurité un outil stratégique au service des acteurs du territoire.
La crise actuelle met en lumière l’importance des notions de sécurité globale et de résilience à construire collectivement dans les territoires. La Région Normandie a souhaité dans le cadre de la future Stratégie de spécialisation intelligente (S3) 2021-2027, consacrer un domaine de spécialisation émergent, à « faire de la Normandie un territoire résilient en matière de maîtrise des risques ».

La Région a lancé un Plan hydrogène. Quels sont ses objectifs, ses grandes lignes et ses résultats attendus ?
Le plan Normandie hydrogène adopté en 2018 capitalise sur des décennies de production et de consommation d’hydrogène et sur la position de pionnier de la Région sur la mobilité hydrogène depuis 2016 via le projet EAS-HyMob, premier projet de maillage territorial régional en stations de recharge et flottes de véhicules en France.
La Normandie est pionnière dans le développement de cette filière sur son territoire. Près d’un tiers de la consommation nationale d’hydrogène se fait en Normandie, en particulier dans le secteur de la pétrochimie ainsi que sur le site d’essai d’Ariane Group à Vernon (27). Souhaitant capitaliser sur ce potentiel, la Région Normandie entend déployer ce plan hydrogène avec un double objectif : accélérer la transition énergétique normande et la décarbonation de l’économie et constituer une filière industrielle d’avenir créatrice d’emplois en Normandie.

Puisse l’intelligence collective nous y aider : c’est en se regroupant, en mettant en commun nos idées, nos compétences, nos talents, que nous sommes susceptibles d’être plus résilients, et donc plus forts.

En conclusion, quels sont vos vœux pour la Normandie pour l’année 2021 ?
La pandémie de la COVID-19 a montré la fragilité de notre économie face à ce type de crise sanitaire et rappelé l’impasse dans laquelle nous conduit notre modèle de développement linéaire. Le besoin d’accélérer la transition écologique apparaît aujourd’hui indispensable, tel que le montrent les travaux du GIEC Normand.
La crise sanitaire révèle aussi, qu’il n’existe selon moi, qu’un principe de bonne gouvernance : la subsidiarité. Autrement dit, on ne transfère à l’échelon supérieur que les responsabilités non assumables par l’échelon inférieur. Plus on choisit la proximité, plus on gagne en efficacité en même temps qu’en démocratie. Sans oublier une dimension essentielle : l’expérimentation, afin de prendre les décisions au plus près des citoyens et de l’intérêt commun. C’est ainsi que j’ai indiqué, dans le cadre de la « mission Chaussade » relative à l’évaluation des capacités de traitement des déchets en France à l’horizon 2040, que la Région Normandie était prête à mener une expérimentation dans ce cadre. Ce serait une première en France.
Les grandes transitions à venir vont nous obliger à inventer de nouveaux modèles pour nos territoires. Puisse l’intelligence collective nous y aider : c’est en se regroupant, en mettant en commun nos idées, nos compétences, nos talents, que nous sommes susceptibles d’être plus résilients, et donc plus forts.


¹ Ces travaux ont abouti à la publication en avril 2020 d’un livrable, véritable Vademecum des bonnes pratiques de l’Intelligence Économique dans les territoires, intitulé « L’Intelligence Économique Territoriale : une ambition des Régions françaises pour la compétitivité des entreprises et des territoires » (disponible en téléchargement sur le site de Régions de France).

 

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