Dans la crise, les risques sont multipliés, les opportunités aussi !
Par Christine Dugoin-Clément, Chercheur chaire «Normes et risques» IAE Business School Paris Sorbonne, Analyste think tank CapEurope et au CREC de Saint-Cyr

 


Le contexte de transition globale (numérique, écologique, etc.) accélérée notamment par la crise COVID rend encore plus sensible tout autre risque extérieur. Le secteur industriel devenant de plus en plus concurrentiel, ils sont d’autant plus à prendre en compte que les entreprises sont fragilisées. Néanmoins ce contexte peut également être source d’opportunités.


La Covid-19 a provoqué une crise majeure pour les États, les entreprises et les individus. Tous à leurs échelles ont été confrontés à des événements imprévus et très évolutifs avec, pour conséquences, les lourdes pertes comme dont attestent la dégradation de l’équilibre économique mondial (1). Cette crise a forcé les acteurs à modifier leurs perceptions, leurs approches, leurs méthodes mais aussi leurs priorités dans une période de transition réalisée à marche forcée. Malheureusement certains, dans une situation de crise extrême échappant au contrôle et dépassant leur capacité de réaction, n’ont pas pu procéder à cette transition.

Le Black Swan ou comment tout peut dégénérer

Chacun à leur niveau, les entreprises, les États et les individus évoluent dans des contextes généralement maîtrisés. Ils adoptent alors des approches prospectives pour élaborer des plans d’anticipation afin de pouvoir s’adapter au changement sans déstabiliser leur stratégie de développement. Pour les entreprises, il s’agit le plus souvent de pérenniser et de développer leur activité. Pour les États l’enjeu sera plus géopolitique, discipline qui porte sur l’analyse et l’observation des comportements d’acteurs implantés sur un territoire donné dans leur lutte de pouvoir afin de maintenir ou accroître leur influence, leur puissance économique, politique ou encore leur suprématie par exemple technologique. L’évolution du contexte général projette ces acteurs dans des milieux de plus en plus concurrentiels : évolutifs, imprévisibles et potentiellement risqués, ils sont caractéristiques des situations extrêmes qui restent contrôlables ou qui, du moins ne submergent pas les capacités de réaction des acteurs.

Le défi sera alors d’analyser l’environnement avec une acuité suffisante pour anticiper cet élément facteur de crise pour les uns, mais et d’opportunités pour d’autres.

Il faut donc éviter à tout prix qu’un grain de sable, un élément endogène ou exogène, fasse basculer la situation extrême vers une situation de crise où les acteurs, perdent le contrôle, l’initiative et la maîtrise des événements. En outre ces acteurs pourraient alors devenir la cible d’opportunistes pour qui la crise serait alors une opportunité, au sens oriental du terme. Ce grain de sable a été théorisé dès 1999 par l’économiste Nassim Nicholas Taleb, qui le qualifie de « Black Swan » (2). Le défi sera alors d’analyser l’environnement avec une acuité suffisante pour anticiper cet élément facteur de crise pour les uns mais et d’opportunités pour d’autres.

Le « Black Swan », de la crise à l’opportunité…

Ce qui met en difficulté un acteur peut être une opportunité pour son concurrent ou adversaire de gagner du terrain à ses dépend : la crise de la COVID-19 en fournit un exemple patent. Les confinements décrétés par de nombreux pays ont contraint les employeurs à recourir à un télétravail sans avoir le temps de planifier ce mode de management, d’un point de vue tant technique que de gestion des ressources humaines. Les particuliers se sont également tournés massivement vers les services en ligne, pour les besoins de la vie quotidienne (transaction bancaires, échanges de données à caractère médicales…), mais aussi pour garder le contact avec leur proches et se divertir. Corrélativement les cyberattaques de nature criminelle explosaient. À titre d’exemple les cyberattaques contre les banques ont augmenté de quelques 238 % (3). De même, faute d’avoir eu le temps de sensibiliser leurs collaborateurs, les entreprises ont été fortement impactées (4).

La multiplication des risques ne doit pas autoriser les États et les entreprises à pêcher par innocence.

… Y compris pour les mouvements radicaux et terroristes.
Les États ont aussi été confrontés à une hausse d’attaques informationnelles de groupes antigouvernementaux parmi lesquels certains n’hésitaient pas à recourir à des pratiques terroristes. Beaucoup ont pris appui sur la crise pour justifier leur idéologie : pour Daesh, la pandémie est une punition divine qui frappe les démocraties laïques et idolâtres tandis qu’à Wuhan, l’épidémie était vu comme une réponse au traitement infligé par Pékin à la communauté ouïgoure musulmane (5). Également active sur ce front, l’extrême droite accuse les minorités ethniques et blâme les gouvernements démocratiques, dont la faiblesse consubstantielle serait mise en évidence par la crise (6), quand d’autres espèrent que cette pandémie servira la cause du « grand remplacement » (7).
Par ailleurs, les restrictions de déplacement pourraient modifier le schéma des attaques des groupes terroristes qui, au lieu de viser l’espace public et les lieux de rassemblement, réorienteraient leurs agressions vers des hôpitaux, des supermarchés ou encore des cibles individuelles hautement représentatives. Cette évolution nuit d’autant plus à l’anticipation du risque terroriste que la gestion de la crise sanitaire mobilise fortement les forces de sécurité intérieure. Corrélativement, alors que la formation est un pilier de la lutte contre le terrorisme international, les États ont moins de temps pour former leurs personnels de sécurité : la capacité de réaction des forces armées et de police risque d’en être gravement affectée. De facto, si le confinement réduit la mobilité des terroristes, la dissémination de discours sapant la confiance dans les États augmente, à proportion de leur activité en ligne, et pourrait jouer sur le nombre de recrutements.
Enfin, la crise pourrait faciliter le financement de ces organisations par deux biais : le détournement à leur profit de fonds prétendument collectés au profit d’opérations humanitaires et la dissimulation de leurs schémas de financement, les États, submergés par le télescopage des crises (8) n’assurant pas la surveillance de ce type de transactions dans les conditions habituelles (9).

Penser hors de la boîte pour rester dans le jeu

La multiplication des risques ne doit pas autoriser les États et aux entreprises à pêcher par innocence : une veille fine et transdisciplinaire est nécessaire pour anticiper au mieux les événements et penser « hors de la boîte » en dépassant les schémas de pensée classique et occidentaux. Ainsi, alors que les mesures sanitaires et les politiques publiques occidentales ont largement pris appui sur des chiffres de contamination et de létalité transmis par la Chine, une analyse des signaux faibles et périphériques comme l’explosion des crémations dans les zones connues pour être touchées par l’épidémie aurait amélioré et l’anticipation de la dangerosité du virus en montrant le manque de fiabilité des données chinoises (10). Cette approche anticipative aurait permis de revoir nos sources d’approvisionnement de biens de consommation et de produits de première nécessité. Enfin, l’agilité et la faculté de tirer rapidement les enseignements d’une situation est corrélative de l’aptitude à anticiper les évolutions et d’en tirer les conséquences adéquates : par exemple, par des commandes massives des matériels techniques nécessités par le télétravail expérimenté lors du premier confinement dans les administrations et qui devait se renouveler en fin d’année avec la seconde vague. Faute d’avoir la capacité de passer du détail à la « big picture », mais aussi d’adapter des modes d’action et de pensée devenus obsolètes, certains opérateurs risquent de disparaître.

Le rythme actuel auquel progresse le dérèglement climatique est tel qu’il pourrait s’avérer irrémédiable et catastrophique pour tous de ne pas anticiper les évolutions prochaines.

L’échiquier de la reine rouge

Pour conclure, faisons référence au jeu de la reine rouge illustré par Lewis Carrol, écrivain et mathématicien, dans « De l’autre côté du miroir » où Alice, pion blanc sur un échiquier, est emmenée dans une course folle par la reine rouge qui ne cesse de lui dire de courir de plus en plus vite alors qu’Alice est déjà à bout de souffle et ignore la raison de cette hâte. Lorsque la reine lui permet de se reposer, la petite s’étonne d’avoir tant couru pour être revenue au point de départ de cette course effrénée. « Mais à quoi vous attendiez vous d’autre ? » lui rétorque la reine rouge. Alice répond que dans son pays on arrive généralement à un autre endroit si l’on court longtemps et très vite. La réponse est sans appel : « Tu vis dans un pays bien lent ! Ici, vois-tu on est obligé de courir aussi vite qu’on peut simplement pour rester à la même place ». Cette nouvelle gagne en actualité aujourd’hui où, la concurrence est telle que ne pas perdre de terrain, demande déjà un effort de veille et d’anticipation. S’habituer à porter son regard au loin permet de pouvoir tenir le rythme de cette course sans être dépassé, voire peut être, de pouvoir garder une courte avance. Or, en contexte perturbé le vainqueur est souvent celui qui sort ne serait-ce qu’avec une courte avance sur ces concurrents de la crise. Cette légère avance permettant de tenir le rythme, de ne pas sans être dépassé, voire de devenir leader, ainsi cette petite avance peut être décisive. Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que ce qui s’applique aux enjeux économiques et géopolitiques reste valable pour les défis climatiques, à une exception près : à la différence d’autres risques, circonscrits à une fraction de la société ou à certains secteurs économiques, le chaos climatique ne connaît aucune limite. Or, le rythme actuel auquel progresse le dérèglement climatique est tel qu’il pourrait s’avérer irrémédiable et catastrophique pour tous de ne pas anticiper les évolutions prochaines pour prendre toutes les mesures qui s’imposent pour sauvegarder l’environnement et le devenir de la planète et de ceux qui y vivent.

Christine Dugoin-Clément

 


(1) https://www.pnas.org/content/117/30/17656.short ; https://www.nber.org/papers/w26983
(2) http://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.418.760&rep=rep1&type=pdf
(3) https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/les-cyberattaques-contre-les-banques-ont-triple-pendant-le-confinement-1223765
(4) https://www.lesechos.fr/partenaires/verizon/cyberattaques-lautre-crise-du-covid-19-pour-les-entreprises-1228958
(5) http://www.aymennjawad.org/2020/03/islamic-state-editorial-on-the-coronavirus
(6) https://lasvegas.adl.org/white-supremacists-respond-to-coronavirus-with-violent-plots-and-online-hate/
(7) https://www.nytimes.com/2019/08/06/us/politics/grand-replacement-explainer.html
(8) https://www.liberation.fr/france/2020/10/29/covid-terrorisme-l-assemblee-nationale-sideree-par-le-telescopage-des-crises_1803860
(9) https://www.un.org/securitycouncil/content/sres24622019
(10) https://www.news-medical.net/news/20200608/Cremation-numbers-reveal-possible-suppression-of-true-COVID-19-data-in-China.aspx].

 

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