En matière de trajectoire énergétique, il faut une décision stratégique !
Par Christian Couturier, Président de Négawatt


Les réflexions menées au cours de la révision du scénario Négawatt sont très inspirantes pour chercher de nouvelles solutions, améliorer la méthodologie et ajuster les trajectoires énergétiques en rapport avec les objectifs. Il est manifeste qu’aucun des objectifs européens et nationaux n’a été atteint ! Seules des politiques plus ambitieuses et plus déterminées pourraient garder la trajectoire sous les 1,5 °C.


Le scénario négaWatt (1) a été élaboré dès le début des années 2000 pour contribuer à la prospective énergétique, en portant à la demande la même attention qu’à l’offre. Issu d’un travail collégial entre experts, ce scénario a constitué, dès la version de 2011, le premier scénario visant la « neutralité climatique » en 2050, combiné avec le scénario prospectif Afterres2050 (2) de l’association Solagro et portant sur le « secteur des terres » (agriculture, forêt).

Le triptyque sobriété, efficacité, renouvelables

L’une des spécificités de la démarche négaWatt est de chercher à identifier de manière explicite ce qui relève, dans la maîtrise de la demande, de la sobriété de ce qui relève de l’efficacité. Le terme de sobriété possède une charge connotée de façon très diverse, et sa popularisation de son acceptation positive dans le débat public sur l’énergie doit sans doute beaucoup à la diffusion des travaux de négaWatt. Elle apparait dans l’article premier de la « Loi sur la transition énergétique et la croissance verte » adoptée en 2015.
Pilier du scénario négaWatt, il reste nécessaire encore aujourd’hui de préciser ce que recouvre ce terme (3). La sobriété est un mot d’ordre et un impératif qui met l’accent sur les notions de limites planétaires, du point de vue des ressources en énergie et en matières, et du point de vue des impacts de nos modes de vie sur le climat, l’environnement et la santé. Elle véhicule une notion de justice climatique, qui demande un effort principalement de la part des pays et personnes les plus riches. Enfin négaWatt met l’accent sur la dimension politique et collective de la sobriété, qui ne doit pas être réduite à une injonction morale individuelle. La sobriété nous invite bien sûr à modifier nos modes de vie, mais plus encore à rendre possible ces modifications par des décisions stratégiques prises par l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse des entreprises, de l’État, des collectivités territoriales : par exemple choix d’aménagement, fiscalité, normes, messages véhiculés par les médias.

La sobriété invite à modifier nos modes de vie, mais plus encore à rendre possible ces modifications par des décisions stratégiques prises par l’ensemble des acteurs.

Le second pilier concerne l’efficacité énergétique. L’efficacité énergétique n’est pas suspectée d’attenter à notre mode de vie ou notre confort, puisqu’il s’agit ici de réduire la consommation d’énergie ou de ressources à service énergétique identique. Elle est donc a priori plus consensuelle que la notion de sobriété. Pour autant, les actions à mener en matière d’efficacité énergétique – qu’il s’agisse de la rénovation énergétique des logements ou de la consommation des véhicules – se heurtent aux mêmes obstacles et difficultés que les mesures en faveur de la sobriété énergétique. L’association négaWatt prône depuis longtemps le principe d’obligation de rénovation énergétique des bâtiments, avec bien entendu tout le dispositif d’accompagnement nécessaire pour que celle-ci soit réellement efficace – c’est la notion de rénovation complète et performante à coûts maîtrisés – et accessible – avec un ensemble de mesures fiscales et économiques adaptées (4). Sans obligation, le rythme de la rénovation sera très loin de permettre d’atteindre les objectifs fixés désormais par la loi. Mais si de nombreux acteurs se sont désormais rangés à cet avis – c’est le cas de l’association Entreprises pour l’Environnement comme de la Convention Citoyenne pour le climat – sa traduction dans la loi est un combat qui n’est pas encore gagné.
Enfin le troisième pilier vise à remplacer des ressources non renouvelables par des ressources qui préservent la capacité des générations futures à en bénéficier à leur tour. Il s’agit bien entendu des énergies renouvelables, mais au-delà se pose la question d’une part des ressources géologiques d’une part, et d’autre par celle de la capacité des écosystèmes à nous fournir les services essentiels.

Sans obligation, le rythme de la rénovation sera très loin de permettre d’atteindre les objectifs fixés désormais par la loi.

Car l’exploitation de ressources renouvelables, comme toute activité humaine, génère des impacts dont l’ampleur dépend à la fois du niveau des prélèvements et de la manière de procéder. Ces questions se posent par exemple pour le système électrique, qui nécessite des métaux conducteurs et un certain nombre de matières critiques, pas tant d’ailleurs pour la production d’électricité que pour sa distribution et son utilisation. Elles se posent aussi pour les bioénergies dont la durabilité nécessite de s’assurer de la durabilité des écosystèmes qui sont capables de les produire.
D’où une équation qui relie le niveau de réduction de la consommation d’énergie au niveau d’exploitation des ressources. La démarche négaWatt se veut systémique, c’est-à-dire que ces trois piliers – sobriété, efficacité, renouvelables – sont interdépendants. Tout le travail de modélisation qui a conduit à l’élaboration du scénario négaWatt a consisté à estimer de manière cohérente les niveaux d’économie et les niveaux de substitution des énergies fossiles et fissiles par des sources renouvelables, selon une trajectoire temporelle réaliste.

Un second triptyque : hiérarchisation, réalisme technologique et durabilité des solutions mobilisées

On peut parler d’un « second pilier » de la démarche négaWatt, qui est d’ordre méthodologique cette fois : hiérarchisation, réalisme technologique et durabilité des solutions mobilisées. Par exemple le niveau de recours d’une solution technique est directement corrélé à son degré de maturité technologique, en utilisant l’échelle TRL (Technology Readiness Level) : exclusion pour un TRL inférieur ou égal à 6, contribution tardive et mineure avec un TRL de 7, et plein déploiement pour un TRL de 8, en veillant toutefois au réalisme de la vitesse de ce déploiement pour des raisons à la fois industrielles et sociétales.
La même attention est portée aux conditions sociales et environnementales. Si l’échelle ESRL – Environnemental and Social Readiness Level – imaginée par négaWatt reste à formaliser, l’analyse selon les critères des ODD – les objectifs de développement durable – semble très fonctionnelle (5). En passant au crible les notations données par le GIEC aux différentes solutions possibles, il s’avère que celles retenues par négaWatt offrent toutes un score élevé. A contrario, celles peu mobilisées voire exclues présentent des scores médiocres. Il en est ainsi notamment de l’énergie nucléaire et des solutions de géo-ingénierie.

Un scénario pour inspirer les acteurs

Le scénario négaWatt a fait l’objet d’une évaluation externe lors du débat national sur la transition énergétique (6). Comme d’autres scénarios de la même famille ou de familles proches, il a contribué à rendre crédible l’objectif de division par 2 de la consommation d’énergie finale en France d’ici 2050. Depuis, de nombreux autres travaux ont exploré cette piste d’une diminution massive de la demande finale.
Un scénario ne faisant que décrire un futur possible, qu’est-il advenu au final de ces travaux dans la réalité ? Tout d’abord il faut souligner que lors de chaque révision de nos travaux depuis 2003 – en 2006, 2011, 2016 – nous avons constaté que la consommation d’énergie finale atteinte était plus en adéquation avec la trajectoire du scénario négaWatt qu’avec la trajectoire du scénario dit « tendanciel ». Alors que toutes les projections pariaient habituellement sur une augmentation de la consommation d’énergie finale, dans la réalité celle-ci stagne voire diminue depuis le début des années 2000. Signe encourageant, qu’il faut bien sur modérer par le constat d’une augmentation dans le même temps de nos importations exprimées en empreinte climatique.
La courbe ne s’est pas inversée, mais elle est plate désormais, ce qui n’est pas un changement mineur. Mais celui-ci reste très insuffisant au regard des impératifs climatiques, et on ne peut absolument pas compter sur les seules tendances spontanées ni sur les seules mesures existantes. Des politiques publiques très ambitieuses sont absolument nécessaires. Car les signaux négatifs sont légion. Selon l’observatoire climat énergie (7), pratiquement aucun des objectifs n’a été atteint. Ni en consommation d’énergie, ni en émissions de gaz à effet de serre. En 2019, la consommation d’énergie finale est de 6 % au-dessus des objectifs fixés dans la première Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC). Côté production, la part des renouvelables est à 13 % plus bas, en particulier pour la chaleur et le gaz renouvelables.

Un scénario revisité périodiquement

L’association négaWatt procède actuellement à une nouvelle révision, la quatrième depuis 2003. Une révision commence tout d’abord par une actualisation des données. Le niveau de consommation d’énergie atteint lors de l’année de la révision est en général plus faible que celui du scénario dit tendanciel, mais plus élevé que l’objectif proposé par négaWatt. Or, la tension sur le climat ne faiblit pas bien au contraire. Le rapport spécial du GIEC dit « 1 degré 5 » a clairement mis en évidence que chaque dixième de degré compte, et qu’un monde à 2°C est nettement pire qu’un monde à 1°5. En adoptant des politiques énergétiques et climatiques plus ambitieuses mais en les démarrant plus tard que nos préconisations, nous devrons émettre moins de volume cumulé de gaz à effet de serre en moins de temps. Les courbes finalement assez douces des premiers scénarios ressemblent de moins en moins à des collines et de plus en plus à des montagnes.

L’analyse selon les critères des ODD – les Objectifs de développement durable – semble très fonctionnelle

Ce qui pose deux problématiques. Faut-il revoir le niveau d’ambition et procéder à d’autres arbitrages entre adaptation et atténuation ? Faut-il accepter des solutions moins bien notées sur les échelles TRL et ESRL et faire feu de tout bois ?
Ces deux questions ne sont pas indépendantes. Une approche exclusivement centrée sur le climat peut négliger les impacts sur la biodiversité, en cas de surexploitation des écosystèmes par exemple, ou réduire la résilience de nos sociétés, en cas de trop forte dépendance à une technologie. Il faut envisager un nouveau système énergétique qui soit capable de résister de futures crises de notre système politique et économique. Certaines visions défendent un système qui serait basé exclusivement sur le vecteur électrique, qui est justement la forme d’énergie la moins stockable qui soit, et donc plus vulnérable qu’un système qui mobilise une diversité de vecteurs et de sources d’énergie.

Des politiques publiques très ambitieuses sont absolument nécessaires. Selon l’observatoire climat énergie, pratiquement aucun des objectifs n’a été atteint.

La neutralité climatique en 2050, nouveau mot d’ordre pour l’Europe, impose le recours au stockage de gaz carbonique. Faut-il miser sur la forêt, mais dont aujourd’hui aucun modèle ne peut prétendre à prévoir dans quelle mesure elle sera en capacité d’augmenter ni même de maintenir son rôle de puits de carbone ? Ou investir dès aujourd’hui dans les solutions de stockage géologique ? Les deux options seront certainement nécessaires, mais à quel niveau et sur quelles bases arbitrer ?
Le nouveau scénario 2022 apportera les réponses de négaWatt aux nombreuses questions qui se posent aujourd’hui avec encore plus d’acuité que dans les exercices précédents, en essayant d’explorer, si possible l’après-2050, c’est-à-dire franchir le seuil du « zéro émissions nettes » pour viser des émissions nettes négatives dans la seconde moitié du siècle.

Christian Couturier


(1) « Synthèse du scénario négaWatt 2017-2050 », https://www.negawatt.org/IMG/pdf/synthese_scenario-negawatt_2017-2050.pdf
(2) « Le scenario Afterres2050” version 2016. https://afterres2050.solagro.org/a-propos/le-projet-afterres-2050/
(3) « La sobriété énergétique, pour une société plus juste et plus durable », 2018. https://negawatt.org/IMG/pdf/sobriete-scenario-negawatt_brochure-12pages_web.pdf
(4) « L’efficacité au cœur de la transition énergétique », Janvier 2018. https://negawatt.org/Batiment-l-efficacite-au-coeur-de-la-transition-energetique
(5) « Neutralité carbone, nucléaire, renouvelables électriques et biomasse : ce que nous dit le GIEC », Sept. 2020. https://www.negawatt.org/communique-nucleaire-et-energies-renouvelables-dans-trajectoires-mondiales-neutralite-carbone
(6) Étude des 4 trajectoires du DNTE. Carbone4, 2014. http://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2016/08/Etude_Trajectoires_DNTE_C4.pdf
(7) https://www.observatoire-climat-energie.fr/

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