Grand Entretien : Une stratégie de soutien et de relance ! Vers la reconversion de l’économie face aux mutations ?
Entretien avec Éric Lombard, Directeur Général de La Caisse des Dépôts


Comment soutenir le tissu social et l’économie tout en les orientant vers les solutions anticipatrices, seules à même d’éviter la répétition et l’aggravation des crises ? Comment anticiper pour ne pas subir de nouvelles catastrophes, telle est l’équation complexe posée aux investisseurs et dirigeants de l’économie. La Caisse des Dépôts, investisseur de long terme de l’industrie comme des territoires, a une responsabilité particulière dans la nature de cette transition stratégique, équivalente certainement dans ses enjeux à la reconstruction d’après-guerre. Le Directeur Général de La Caisse des Dépôts présente sa stratégie, et cet effort : 26 milliards d’euros sur les 100 du plan de relance de l’État. Cet engagement prend en compte les grands sujets de la transition. Est-il à la hauteur des risques à venir et des besoins de réorientation stratégique dans l’anticipation ? Les efforts de l’État et de l’Europe seront sans aucun doute une partie décisive de la réponse.


 

Comment La Caisse des Dépôts veut-elle à la fois soutenir l’économie (et il y a des urgences !) et anticiper sur les grands problèmes (nous pensons aux mutations climatiques, écologiques, sanitaires et technologiques, voire géopolitique en cours) ? Comment anticiper plutôt que subir ?

Dans le contexte de crises multiples que nous traversons, notre action consiste en effet à contribuer à réparer et relancer l’économie tout en évitant de répéter les erreurs du passé et en utilisant l’occasion historique que représentent les plans de relance, pour accélérer les transitions vers une économie plus résiliente et engagée dans la transition écologique. À l’échelle du Groupe Caisse des Dépôts, nous avons d’abord choisi de mettre en place des mesures de soutien des petites et moyennes entreprises (au travers de l’action menée par Bpifrance) et des secteurs en difficulté (tourisme, petits commerces, industries). Sans pour autant renoncer à nos exigences extra-financières : chaque dossier d’investissement est passé au crible de critères ESG et nous vérifions qu’ils sont compatibles avec nos orientations de politique durable (climat, biodiversité, Objectifs du développement durable), que nous avons renforcées durant cette période. Dans la phase de relance, nous avons fait le choix de mobiliser massivement nos financements en fonds propres, c’est-à-dire en apport direct au capital des entreprises et de l’économie mixte, plutôt qu’en dette, et d’axer notre plan sur les priorités de la relance durable, partout sur le territoire, pour préparer le « monde de demain ».

26 milliards d’euros : une contribution importante du plan de relance de 100 milliards d’euros piloté par l’État

Nous avons ainsi, cet été, mis au point un plan de relance de l’économie de 26 milliards d’euros. Cette mobilisation massive de La Caisse des Dépôts est une contribution importante du plan de relance de 100 milliards d’euros piloté par l’État. Pour répondre à l’urgence, nous nous sommes engagés à injecter 80 % de ce programme d’investissements dans les deux ans qui viennent. Nous allons donc doubler notre planification initiale qui était fixée à 4 milliards d’euros par an. C’est considérable ! Notre plan se décline en quatre axes :

Premier axe : la transition économique énergétique. Nous avons lancé le 9 septembre 2020 un Plan climat qui vient compléter en prêts sur fonds d’épargne les financements en fonds propre du plan de relance de la CDC pour atteindre 40 milliards d’euros de financements verts sur 5 ans. Nous allons ainsi, grâce à l’action combinée de Bpifrance et de la Banque des territoires, pouvoir financer la transformation des secteurs prioritaires dans la lutte contre le changement climatique en France. Nous permettrons la rénovation thermique de 22 millions de m2 de bâtiments tertiaires, publics ou logements sociaux d’ici 2024. En matière de transport, secteur le plus émetteur en France, nous déploierons un plan spécifique pour favoriser le développement des véhicules électriques et des réseaux de recharges avec une ambition forte : 11 000 véhicules basses émissions de plus dans les flottes de véhicules (véhicules électriques, au gaz naturel, véhicules à hydrogène) et 50 000 bornes de recharge électrique et biogaz installées. Sur le plan énergétique, nous continuerons à investir massivement dans les énergies renouvelables. Notre objectif est de contribuer à fournir près de 9 GW de puissances nouvelles renouvelables afin que tous les territoires bénéficient d’une énergie verte. Pour anticiper les mutations et bien préparer l’avenir, nous allons également mobiliser 2,5 milliards d’euros en faveur des technologies vertes et 3 milliards d’euros en faveur de la préservation de la biodiversité.

Deuxième axe de notre Plan de relance : le logement social . La CDC est le premier financier de ce secteur en France. Nous gérons 80 % de l’encours de prêts aux bailleurs. Chaque année, plus de 100 000 logements sociaux sont construits grâce à la CDC. Ce secteur est clé pour la relance de l’économie et la cohésion sociale ; la dynamique de construction doit être alimentée. Aussi, nous avons fait le choix de consacrer 40 % de notre plan de relance apportant 11 milliards d’euros de fonds propres. Pendant cette crise sanitaire, notre pays a salué et réalisé à quel point des travailleurs clés constituaient le cœur de notre résilience. Ces publics prioritaires doivent bénéficier de notre aide pour être logés correctement, à des loyers accessibles. Nous y participerons avec un plan spécifique de 5 000 logements réservés pour ces publics. Outre la construction, notre action passera par la rénovation notamment pour répondre à des enjeux déjà identifiés (quartiers défavorisés, centres-villes à redynamiser par exemple) et pour lesquels nous sommes actifs depuis des années via le développement de programmes adaptés : Action Cœur de ville, le NPNRU et la réhabilitation des copropriétés dégradées. Soutenir l’économie et les emplois passent nécessairement par le soutien aux entreprises. Elles ont besoin de capitaux et d’un appui patient, de long-terme. C’est l’un des rôles historiques de notre institution. Notre expérience et notre capacité d’intervention réactive et contracyclique nous permettent dans le cadre de ce plan de relance de sécuriser de nombreuses entreprises, du petit commerce aux grandes entreprises – cotées ou non – en passant par les PME et ETI.

Ce soutien aux entreprises est le troisième axe de notre plan de relance pour lequel nous injecterons plus de 8 milliards d’euros. Nos équipes d’investisseurs, spécialistes du développement local, ont su réagir rapidement dès le deuxième trimestre 2020 pour répondre à l’urgence, avec un plan de plus d’un milliard d’euros dédié au secteur du tourisme. L’enjeu était clair : garantir la réalisation de projets futurs, favoriser la confiance des acteurs. Dans la foulée, nous avons porté nos efforts sur deux enjeux majeurs pour nos territoires, la préservation des petits commerces et les relocalisations de l’activité industrielle, en déployant deux plans dédiés d’environ un milliard d’euros chacun. Concrètement, nous sommes en voie de créer près de cent foncières destinées à racheter des murs de commerces de centre-ville, et offrir des baux attractifs pour pérenniser le maximum de commerces de proximité. Notre ambition : en rénover 6 000 d’ici cinq ans. Nous cofinancerons également sur une période de deux ans des postes de managers de commerces qui conseilleront, guideront et aideront les commerçants et artisans à concevoir et décliner des plans d’action. Cette mission durera 2 ans ; nous financerons par ailleurs la digitalisation de l’activité de certains commerces ou la visibilité de leur offre, ce qui permettra notamment de maintenir le lien entre ces petites entreprises du quotidien et leurs clients. Concernant les relocalisations industrielles, nous sommes optimistes et volontaristes. La France est une grande nation industrielle. Le retour de productions essentielles est envisageable à court terme. Pour cela, nous investirons plus d’un milliard d’euros via le programme Territoires d’industrie pour l’aménagement des territoires et plus généralement pour les aider à définir une stratégie industrielle.

Quatrième axe de notre plan de relance : contribuer à la cohésion sociale. Anticiper les mutations territoriales, climatiques, écologiques, technologiques. Nous nous engageons aussi sur le plan social et médico-social. La solidarité intergénérationnelle est un facteur clé pour une société résiliente et nous devons porter une attention particulière aux personnes âgées dépendantes. La crise que nous traversons doit être le moteur d’un formidable mouvement de rénovation du secteur médico-social. La Caisse des Dépôts déjà présente depuis des années via sa filiale CDC Habitat pour développer le parc d’accueil avec de nombreux EHPAD (plus de 7 000 lits) et des résidences séniors, a créé récemment une foncière dédiée. Avec un objectif d’investissement de 400 millions d’euros d’ici 2024, cette foncière financera des établissements aux conditions tarifaires avantageuses, restructurera l’immobilier hospitalier et financera des équipements pour les personnels soignants, travailleurs clés, comme les crèches par exemple. Avec les investissements de la Banque des territoires, ce sont au total 500 millions d’euros qui permettront à court terme de créer 15 000 places pour les personnes âgées. Notre engagement pour accompagner le parcours de vie des Françaises et des Français, c’est aussi l’insertion des personnes handicapées et l’insertion professionnelle de tous, sur tous les territoires. La CDC a lancé des plateformes dédiées « « Mon parcours handicap » et « Mon parcours formation ». Grâce à l’accès à MonCompteFormation, de nombreux jeunes sans qualification pourront se former à des métiers d’avenir. Notre objectif est de proposer 100 000 formations qualifiantes ou pré-qualifiantes financées par l’État dans les métiers d’avenir, notamment ceux du numérique. Depuis son lancement il y a un an, MonCompteFormation a permis de valider près d’un million de formations. Véritable succès, cette solution sans aucun intermédiaire entre les Français et les organismes de formation est aussi celui d’une mutation technologique anticipée !

Nous avons choisi d’adosser notre pilotage stratégique au référentiel universel des objectifs du développement durable définis par
les Nations Unies (ODD)

Dans une telle politique d’anticipation, l’économie, le social et l’environnemental ainsi que leur couplage sont important. Comment voulez-vous faciliter ce couplage dans cette opération de rebond ?

L’articulation de ces trois dimensions est déterminante. La crise des gilets jaunes a bien montré qu’une politique climatique qui ne tiendrait pas compte des impacts sociaux est vouée à l’échec. Pour adresser cette question difficile, nous avons choisi d’adosser notre pilotage stratégique au référentiel universel des Objectifs du développement durable définis par les Nations Unies (ODD). Nous avons sélectionné les ODD les plus pertinents au regard de notre activité et nous nous sommes fixés des indicateurs de performance et des cibles à atteindre sur chacun d’entre eux. Ils sont désormais totalement intégrés à nos outils de pilotage stratégiques et financiers. Nous utilisons notamment cette grille d’indicateurs pour sélectionner les projets d’investissements financés sur les territoires. Elle nous a permis de sélectionner en priorité des projets tels que la rénovation énergétique d’EHPAD, le développement des énergies renouvelables, particulièrement créateurs d’emplois, ou encore des projets qui mêlent réduction des émissions de CO2 et préservation de la biodiversité et des projets d’infrastructures de transport, qui permettent de désenclaver certaines régions et assurer un meilleur développement économique local.

Les questions de santé (dont la crise actuelle souligne le caractère central), mais aussi les questions de changement climatique (qui impactent notre économie à de multiples niveaux et seront irréversibles) ont un lien avec notre relation avec la nature. Quel lien doit-il être fait entre protection des populations (au niveau matériel et social) et protection des lieux de vie au sens large (milieux naturels, environnement urbains, biodiversité…) ? Comment l’action peut-elle impacter politiques de santé, sociales, économiques, écologiques et sécuritaires… ? Et ainsi constituer une politique de développement durable, globale et résiliente ?

Préparer la résilience de nos économies, c’est repenser nos modes de productions, pour qu’ils soient plus respectueux des ressources
naturelles, de l’équilibre des habitats naturels.

Tout est en effet lié. La crise du COVID est venue nous rappeler que si l’on ne préservait pas la santé de nos écosystèmes, c’est notre santé et celle de notre économie qui pouvaient en pâtir de façon profonde et rapide. Préparer la résilience de nos économies, c’est repenser nos modes de productions, pour qu’ils soient plus respectueux des ressources naturelles, de l’équilibre des habitats naturels. Dans le contexte de « 6e extinction des espèces », avec un tiers de la biodiversité déjà disparu et plus d’un million d’espèces menacées à court terme… notre économie ne pourra reposer de la même façon sur les services rendus par la nature et donc, nous ne pourrons plus produire de la même façon. Au sein du Groupe Caisse des Dépôts, nous considérons que les acteurs financiers ont une responsabilité et un rôle à jouer pour inverser la tendance. C’est la raison pour laquelle nous utiliserons pleinement notre rôle d’actionnaire pour amener les entreprises à tenir compte de leurs impacts sur les ressources naturelles, les pollutions terrestres marines et aériennes, le changement d’affectation des sols. Et nous allons mobiliser 3 milliards d’euros sur 5 ans pour dépolluer des friches industrielles et y restaurer la nature, soutenir les collectivités qui repensent leurs plans d’urbanisme afin d’éviter l’étalement urbain ou engager des travaux en faveur de la restauration des infrastructures vertes. Nous mettrons également à la disposition des collectivités des prêts pour assainir et retraiter l’eau (600 millions d’euros d’aquaprêts sur 5 ans).

En tant qu’investisseur de long terme, nous accordons autant d’importance à la soutenabilité environnementale et sociale des projets
que nous finançons, qu’à leur valeur économique.

L’articulation des enjeux de développement économique, cohésion sociale et transition écologique sont dans l’ADN de La Caisse des Dépôts. Pour nous, la meilleure façon de mettre en place une politique de développement durable globale et cohérente, c’est de suivre le référentiel clair des objectifs du développement durable et d’intégrer pleinement l’atteinte de cibles non financières (en matière environnementale, sociale, de développement territorial) à nos objectifs financiers, ainsi que les risques ESG à notre pilotage du risque financier. Plus largement, en tant qu’investisseur de long terme, nous accordons autant d’importance à la soutenabilité environnementale et sociale des projets que nous finançons, qu’à leur valeur économique. Car si la première se dégrade, c’est la seconde qui en pâtit.

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