L’extraordinaire mobilisation de la science mondialisée !
Entretien avec Yves Charpak, épidémiologiste, praticien de santé publique, évaluateur des politiques de santé


L’augmentation de la densité des contacts entre humains et le monde animal et végétal et l’explosion des relations sociales au sein de nos sociétés est certainement pour Yves Charpak l’un des facteurs qui crée un boulevard pour cette pandémie. Notre retard à percevoir et intégrer la dangerosité de ce virus ne doit pas effacer le résultat prodigieux qu’est la production en si peu de temps de vaccins d’une très grande efficacité, du fait de l’extraordinaire mobilisation de la Science heureusement mondialisée !


Quelques mots sur votre parcours…
Médecin de santé publique, docteur en épidémiologie, j’ai été successivement chercheur à l’INSERM, évaluateur de systèmes de santé, conseiller scientifique du Directeur de l’OMS-Europe, et son représentant auprès de l’UE, Directeur des Affaires internationales de l’Institut Pasteur …
J’ai créé récemment la Fondation Charpak, l’esprit des sciences.

Quel en est l’objet ?
Elle vise à promouvoir l’esprit des sciences dans toutes les composantes de la société (l’éducation, les gouvernances publiques ou privés…). Il y a un déficit de connaissances sur ce qu’est la Science et sa production ; on parle beaucoup de ses résultats, mais peu de la façon dont elle se fait. Et de ce fait, les scientifiques apparaissent comme une espèce à part, et la science est comme séparée de la société. Or, elle est impliquée dans des questions de tous les jours, dans tous les problèmes de notre époque, et cela concerne tout le monde !

On connait « La main à la pâte » …
Elle est bien entendu très proche de notre nouvelle Fondation abritée par la Fondation de France, et l’un de ses fondateurs fait partie de notre Conseil d’Administration. On connait de très nombreuses initiatives (institutionnelles ou d’associations) qui veulent faire vivre l’esprit des sciences. Nous voulons faire connaître ces projets et aussi lancer des projets spécifiques, y compris là où se forment nos dirigeants ou les média ou les professionnels de santé… Il s’agit de combler ce déficit d’exposition à la construction de la science de nos concitoyens en identifiant et encourageant des initiatives pratiques en ce sens et en donnant par ailleurs plus de place aux scientifiques en dehors même de leur activité de production scientifique.

Quel est votre point de vue sur l’origine de cette crise sanitaire ? Est-ce un pur phénomène aléatoire, plus ou moins prévisible ? Ou à relier au fonctionnement de nos sociétés dévastatrices du milieu naturel et biologique, et par ailleurs fortement mondialisées et peu régulée au niveau international ?
Tout d’abord, ce n’est pas une surprise ! Dans le monde de la Santé publique internationale, on savait que cela pouvait survenir à tout moment, sans que l’on sache prédire où, ni quand cela surviendrait. Depuis 40 à 50 ans, on voit apparaître une à deux maladies infectieuses tous les ans, qu’il s’agisse d’un nouveau virus, d’un nouveau vecteur de propagation, d’un nouvel espace de propagation. Les conditions sont présentes pour ces émergences. L’urbanisation, les transhumances diverses (tourisme, migrations, explosions des circulations au niveau mondial, la circulation généralisée des produits comme des animaux… constituent des vecteurs d’émergence et de circulation des micro-organismes et des nouveaux virus.

Ce virus est un des plus dangereux et des plus adaptés à la société moderne qu’on n’ait jamais rencontrés.

Nous sommes presque 8 milliards d’individus, bientôt 10 milliards. On ne peut arrêter la multiplication des interfaces entre humains, entre humains et animaux, entre plantes et animaux qui toutes ensembles créent les conditions de circulation des micro-organismes. Les pandémies ou épidémies plus ou moins mondialisées en cours (HIV, Dengue, Zika, Tuberculose, Ébola et d’autres…) montrent bien que si nos sociétés ont transformé la terre en un « petit village mondial », lieu d’interactions sociales intenses très développées, le risque microbiologique (et d’autres aussi) augmente.
Le virus COVID-19 est très bien adapté à nos société modernes : paradoxalement pas très dangereux pour la plupart des gens, souvent présent et même sans effet visibles (cas asymptomatiques ou presque), il est d’une très grande contagiosité. Dans notre société de contacts sociaux multipliés (voyage, plaisirs, travail…) toutes les activités quotidiennes deviennent « à risque », en particulier pour nos sociétés vieillissantes et plus « fragiles » où les maladies chroniques ont explosé (1/3 de la population française est sujette à de telles maladies chroniques), contrepartie d’une longévité exceptionnelle.

Le budget de l’OMS est inférieur à celui du CHU de Lyon !

Du coup ce virus est un des plus dangereux et des plus adaptés à la société moderne qu’on n’ait jamais rencontrés.
Pour notre chance, la science est extrêmement mondialisée ! Les connaissances circulent encore très librement. Les échanges entre scientifique sont très développés, contrairement aux gouvernements qui ont beaucoup de mal à travailler ensemble. D’où ces résultats extraordinaires en quelques 8 à 10 mois en termes de volume de connaissances médicales et scientifiques et de la possibilité de produire des vaccins.

Que pensez-vous de la régulation et la gestion de la crise sanitaire du COVID 19 au niveau international ?
Après le SRAS et la grippe aviaire, le monde a eu peur et a demandé en 2003 à l’OMS de réviser le Règlement Sanitaire International, qui a été produit en 2005. Il s’impose aux États et a force de loi. Il prévoit, de façon générique, la mise en place de tous les moyens possibles pour faire face à des épidémies à toutes les phases de leur développement. Or après le H1N1 et ses défauts de gestion, on a jugé avoir trop réagi et l’État s’est progressivement désengagé de ses obligations de préparation en prétendant les « déléguer », même en matière de moyens nécessaires.

Le fait qu’il y ait eu en si peu de mois la mise en production de vaccins, dont l’efficacité est de plus de 95 % pour certains, est prodigieux !

La déclaration de l’état de pandémie par l’OMS, contrairement à ce que l’on entend dire, n’a pas été trop tardif ! Elle a au contraire été rapide ! Les Chinois ont certes hésité, tâtonné, mais qui aurait fait mieux ? En moins de deux mois, ils ont identifié le virus, identifié les modes de propagation, décrypté son ADN. On a du mal à comprendre qu’en France, on puisse dire « que l’on ne savait pas ce qu’a fait l’OMS » en cette période de début 2020, quand on sait que le Comité d’Urgence Sanitaire de l’OMS était dirigé par Didier Houssin, ancien DGS en France ! Le délai de compréhension en France de la dangerosité de la situation et la faible réactivité a été par contre réel.

Ne peut-on pas aussi critiquer la déliquescence du multilatéralisme et le poids très faible de l’OMS ?
Il y a deux aspects à distinguer :
1. Il n’y a jamais eu autant de programmes et d’engagements internationaux des pays destinés à réaliser des actions communes en santé.
2. Mais parallèlement très peu de moyens sont affectés pour les atteindre, y compris au sein des pays eux-mêmes. Le budget de l’OMS est inférieur à celui du CHU de Lyon ! Les États ne veulent pas s’engager réellement, de peur de perdre de leur souveraineté. C’est en fait un miracle que l’OMS fasse ce qu’il fait avec ces moyens !
On parle depuis toujours de réforme de l’OMS, qui serait « mal gérée ». Mais la crise de gouvernance est surtout celle de l’interférence de ses États Membres au sein de l’institution, au-delà même de leur faible engagement financier. Par exemple il existe une tension forte liée au poids des pays les plus influents, en particuliers les cinq pays membres permanent du Conseil de Sécurité à l’ONU. Mais depuis 2000, cette hégémonie est remise en cause.

Quelles ont été les grandes actions de l’OMS dans la crise ?
Elle a été alertée très vite de la situation en Chine, et il faut comprendre qu’aujourd’hui aucune information significative d’événements de santé majeure ne reste invisible longtemps. Dès début janvier, les alertes étaient là, mais la compréhension de ce qui se passait en réalité a pris un peu plus de temps, malgré déjà un séquençage du virus par la Chine. En tous cas, après un mois d’intenses investigations avec des experts internationaux, l’OMS a pris dès le 30 janvier la décision de déclarer l’Urgence internationale pour cette pandémie. Malheureusement, les réactions (en particulier en Europe) ont beaucoup tardé. L’OMS a rappelé inlassablement au niveau des 193 membres de l’Organisation, le besoin de travail multilatéral effectif, de solidarité internationale face au virus : le combat ne saurait être gagné si un seul pays est encore soumis au virus. Et cela doit jouer aussi au niveau du vaccin. Ils ont informé systématiquement de l’évolution de l’infection.

Que pensez-vous de ce qui s’est passé sur le front de la vaccination ?
Le fait qu’il y ait eu en si peu de mois la mise en production de vaccins, dont l’efficacité est de plus de 95 % pour certains, est prodigieux ! Les mondes de la recherche et de l’Industrie au niveau mondial n’ont jamais été aussi rapide. Il ne faut pas sous-estimer les risques pris par les industriels à lancer ces recherches et ces productions nouvelles de vaccins, qui restent l’un des outils de prévention essentiel en santé publique. Un espoir incontournable aujourd’hui pour cette pandémie…

La mise en œuvre d’une véritable action conjointe des pays européens pour négocier les vaccins COVID-19 à l’échelle de l’Europe, en s’appuyant aussi sur l’agence européenne du médicament pour leur évaluation.

L’immunologie a fait en cinquante ans des progrès énormes, et il est déjà important de pouvoir affirmer qu’on peut créer une immunité COVID efficace, même si nous n’avons que trois mois de recul sur les premiers vaccins. Par ailleurs, même si le virus mute, il semble que les mutations ne devraient pas changer les circuits identifiés de la réponse immunitaire, sous réserve des dernières mutations significatives en cours d’exploration (Royaume-Uni, Afrique du Sud…). C’est donc un champ de connaissance en mouvement rapide, nouveau pour l’environnement des vaccins jusqu’à présent (en général le besoin de quelques années de recul et d’essais avant une mise sur le marché). Les données sur cette protection en cours de mise en œuvre en sont d’autant plus impressionnantes. C’est très positif.
Mais cela ne va pas tout résoudre, il faut convaincre ceux qui sont méfiants et de plus il reste l’étape logistique, qui est un enjeu majeur.

La stratégie de vaccination en France est-elle bien choisie ?
C’est un sujet où il est difficile à ce jour d’avoir un avis, sachant qu’elle est aussi fortement contrainte par la disponibilité des produits. Plusieurs stratégies sont possibles : protéger les plus fragiles (les personnes âgées et malades) ou les plus exposés (les soignants et autres aidants des personnes infectées), ou encore les plus propagateurs (ceux qui ont le plus d’interactions sociales et professionnelles avec « moins » de protection) pour éviter la propagation. Au regard de pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Chine et Israël, il semble que nous ayons du mal à démarrer, mais ne nous laissons pas entrainer à un jugement hâtif.

Que pensez-vous des progrès en Europe en matière de coopération en santé ?
Une dynamique nouvelle a été engagée, qu’il faut maintenir !
La crise a montré que l’absence de coordination européenne a été très préjudiciable en termes de réaction, de compréhension des enjeux, de coordination des décisions et des actions, d’aide entre pays, etc. Pourtant, l’Europe avait créé en 2004 à Stockholm l’ECDC (European Center for Disease Control). L’agence se voulait « l’équivalent » du CDC des USA, mais l’échelle n’est pas la même : 400 salariés d’un côté et 12 000 de l’autre. L’ECDC a été actif pour informer et rendre comparable des bilans de situation, mais son mandat est trop réduit pour influer sur les actions des États membres. Il y a clairement la volonté aujourd’hui de renforcer cette agence et de lui donner des mandats supplémentaires, de coordination, de réaction et d’action.
Il existe aussi depuis 2001 un Comité de Sécurité sanitaire, informel au début, puis chargé après la crise H1N1 d’être un coordinateur des négociations de commande de vaccin antigrippal avec les industriels en cas de pandémie… mais l’occasion ne s’est pas présentée… La situation actuelle a vu la mise en œuvre d’une véritable action conjointe des pays européens pour négocier les vaccins COVID-19 à l’échelle de l’Europe, en s’appuyant aussi sur l’agence européenne du médicament pour leur évaluation. Espérons que ces dynamiques restent pérennes et se renforcent pour l’avenir. N’oublions pas qu’en 2019, avant la pandémie actuelle, les États membres de l’Europe envisageait de supprimer la Direction Santé de la Commission Européenne ! Il n’est est plus question et son budget sera largement augmenté. Tout ceci est très positif, et bien sûr à maintenir… et à suivre !

Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.