Où allons-nous ? Un ouvrage didactique ouvre la discussion !
Entretien avec Cécile Renouard, Présidente du Campus de la Transition


Le Manuel de la Grande Transition, dirigé et présenté ici par Cécile Renouard, devait être écrit et publié ! Il y avait urgence à ce que cette Grande transition (référence de nombreuses actions) et ses bases philosophiques, théoriques, éthiques, pratiques, économiques… soient définies et présentées à des fins didactiques à des étudiants, des professionnels. Une discussion est évidemment nécessaire : ouvrons là !


Vous avez dirigé la rédaction du Manuel de la Grande Transition, former pour transformer (1).
Qu’est-ce que la « Grande transition » – qui fait référence à la « Grande transformation » de l’économiste Karl Polanyi ?
Ce terme de transition, un peu comme celui de développement durable, devient un mot fourre-tout dont on ne sait pas très bien ce qu’il recouvre. Je dirais que, déjà, pour la théorie des systèmes, le mot « transition » évoque le passage d’un régime d’équilibre dynamique à un autre. Donc quand on parle du contexte de la transition écologique, sociale et économique dans lequel nous sommes pris, cela signifie chercher à passer d’une situation marquée par des trajectoires, notamment économiques, insoutenables, à des sociétés marquées par des trajectoires à la fois soutenables et équitables. Disons que nous prenons ce terme de transition vraiment comme le passage d’un état à un autre, avec en outre la nécessité de réfléchir collectivement sur ce qu’est cet horizon désirable que nous visons et une interrogation sur les étapes nécessaires pour y parvenir. Il faut dire que nous ne sommes pas sans ressource pour réfléchir à cet horizon désirable. L’Accord de Paris sur le climat ou l’adoption des Objectifs du développement durable (ODD) de l’ONU dessinent en effet un certain processus international afin de viser un monde bas carbone et marqué par les préoccupations non seulement pour toutes les populations de nos sociétés, mais aussi pour les générations futures, et en lien avec le soin du vivant en général. Cela fait écho à la nécessité de réfléchir avec ce qu’on pourrait appeler des critères de justice sociale et écologique.

Chercher à passer d’une situation marquée par des trajectoires, notamment économiques, insoutenables, à des sociétés marquées par des trajectoires à la fois soutenables et équitables.

En discutant du titre de l’ouvrage avec l’éditeur, notre équipe de rédaction avait d’abord pensé à Manuel de la transition, mais ce titre existait déjà en anglais (Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Rob Hopkins). Nous nous sommes dit que parler de « Grande transition » était intéressant parce que, d’une part, il s’agit de présenter les enjeux écologiques, mais aussi économiques, sociaux, culturels, politiques, citoyens… Ce sont tous ces aspects-là qui sont regroupés sous le terme de « Grande transition ». D’autre part, comme vous le soulignez, ce titre fait également écho à la « Grande transformation » de Karl Polanyi. Il invite à prêter attention à la manière dont nous considérons notre relation à la Terre, au travail et à la monnaie, et à essayer de sortir d’une logique qui insiste sur le rapport propriétaire et marchand, pour améliorer les conditions du vivre-ensemble dans chaque société.

Quel est le projet que vous avez eu en rédigeant ce manuel ? Était-ce une volonté d’ouverture d’esprit sur un monde moderne ? Une volonté de connaissance générale avec une mise en application ? Ou y a-t-il une volonté de préparation un peu professionnelle ?
Je vais revenir à la genèse du manuel. La genèse grand angle, c’est la création du Campus de la Transition fin 2017 : une association que j’ai cofondée avec des enseignants-chercheurs, des professionnels venant du monde de l’entreprise ou de l’économie sociale et solidaire, et quelques-uns de mes doctorants ou étudiants. Sa création s’est faite dans le souci de contribuer à faire évoluer les cursus, notamment dans l’enseignement supérieur, donc dans les grandes écoles et universités. C’est un écolieu, en Seine-et-Marne, au service de la formation à la transition écologique et sociale. La première année d’expérimentation a été très positive et à son terme, en juin 2019, j’ai rencontré la ministre de l’Enseignement supérieur et son directeur de cabinet, Nicolas Castoldi, sensible au caractère « hors-système » du Campus (un campus inter-universitaire : nous ne sommes pas en tant que tel une institution académique, mais une institution favorisant des liens divers avec le monde de l’enseignement supérieur, voire le monde de l’entreprise). Il a été demandé au Campus de piloter l’écriture d’un livre blanc sur l’enseignement supérieur à l’heure de la transition écologique et sociale. C’est ce que nous nommons la démarche FORTES (Formation à la Transition dans l’Enseignement Supérieur).

Préciser comment, dans chaque ensemble de disciplines, la question écologique et sociale peut être intégrée comme un thème vraiment structurant pour nos manières d’envisager des modes de société soutenables et plus solidaires.

De là est venue l’idée de travailler sur ce qui a donné finalement le manuel (2), c’est-à-dire un socle commun de connaissances et compétences ciblant à la fois des étudiants (à partir du niveau licence), des enseignants-chercheurs et des professionnels. Il s’agit de fournir une perspective transdisciplinaire qui invite à un questionnement. Le sous-titre du manuel, c’est Former pour transformer, l’idée étant (et c’est peu ou prou tous les objectifs que vous avez donnés) de se situer, à la fois, dans le monde d’aujourd’hui et poser un diagnostic vis-à-vis des grands enjeux, d’être capable de questionner nos manières de produire, de se donner des outils de discernement pour des pratiques qui soient plus ajustées, et tout cela de manière à contribuer à transformer les personnes, mais aussi les formations dans l’enseignement supérieur – en gros les modèles économiques et les modes de vie. Cet ouvrage va être suivi de douze petits ouvrages qui correspondent à des groupes de travail qu’on a mis en place avec beaucoup d’enseignants-chercheurs, accompagnés de professionnels et d’étudiants. L’idée est de préciser comment, dans chaque ensemble de disciplines, la question écologique et sociale peut – et doit, à mon sens – être intégrée, d’une manière qui ne soit pas marginale, cosmétique, mais comme un thème vraiment structurant pour nos manières de réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui et d’envisager des modes de société soutenables et plus solidaires ou fraternels. Le manuel est donc le fruit d’une demande qui était surtout axée enseignement supérieur, mais avec l’idée qu’il soit un outil favorisant la mise en action et la mise en transition concrète d’individus ou de groupes et d’institutions.

À propos de la démarche qui a été celle du manuel, et qui est originale avec ces six portes d’entrée, pouvez-vous la présenter ?
Je m’étais amusée à monter une formation à partir du terme « économie », qui, en grec, donne economia, formé des mots oikos et nomos. Imprégnée d’une pédagogie qui ne soit pas que « de tête », pas seulement adressée à l’intellect, je me suis demandée comment favoriser différents types de questionnement. Alors en jouant avec ces termes grecs, je me suis dit qu’oikos et nomos doivent s’accompagner d’ethos, de logos, de praxis et dynamis…
Quand nous avons commencé à réfléchir au manuel en nous disant que pour pouvoir travailler et faire monter à bord des enseignants-chercheurs et des professionnels, il fallait déjà avoir une trame à proposer, j’ai suggéré celle-ci, comme pièce à casser. Finalement, avec la douzaine de chercheurs ayant initié la démarche, nous avons choisi de la conserver, en l’enrichissant. L’ensemble de ces portes d’entrée aide, quel que soit le sujet qu’on aborde, à se poser les questions sous différents angles : on peut aborder un sujet en démarrant par un type de questionnement et ensuite élargir la réflexion grâce aux autres portes.

Votre ouvrage Facteur 12 était éminemment politique. Or, en regardant les six portes de ce manuel, il m’a semblé qu’il pouvait en manquer une autour du mot de cité (polis), donc de politique. Cette dimension est centrale dans la transition. Est-ce central pour vous aussi dans cet ouvrage ?
Vous avez tout à fait raison. Au fur et à mesure que l’écosystème des contributeurs à ce manuel et aux petits ouvrages s’étendait, d’aucuns proposaient d’ouvrir une porte polis, d’autres une porte sur les questions d’esthétique. Nous avons choisi de nous limiter à ces six portes, tout en faisant valoir qu’on peut traverser chacune d’elles sous l’angle politique. Même dans la porte oikos, qui fait la part belle aux sciences dures, cette dimension politique est bien présente, notamment à travers la réflexion sur les communs. Parler d’Anthropocène et reconnaître que les Hommes marquent de leur empreinte et de façon irréversible la planète Terre et nos écosystèmes, ça nous invite à une réflexion politique sur ce que nous faisons collectivement de ce monde en commun. De même, avec ethos, on essaye de montrer que la démarche éthique ne doit surtout pas être cantonnée à une démarche individuelle, mais qu’il est essentiel de réfléchir collectivement sur le type de société désirable, sur la justice des institutions, etc. Ce type de réflexion doit informer le débat et l’action politiques. Nomos considère la question politique en cherchant à prendre en compte les modalités de la transformation du droit et de l’économie à différentes échelles tout en abordant les enjeux de la démocratie écologique. Quant à logos, c’est l’analyse que nous faisons des récits, de la manière dont nous regardons nos sociétés et avec quel type d’imaginaire.
« De surcroît, on peut rajouter qu’il y a toujours une perspective politique dans nos analyses, au sens où l’on cherche à éclairer les conditions du vivre-ensemble par une interrogation en termes d’intérêt général ou de bien commun, par la prise en compte des plus défavorisés.

Elle permet une histoire critique de la notion de développement durable – en particulier d’une perspective néo-libérale qui risque toujours d’imprégner cette conception gagnant-gagnant des enjeux, comme si c’était si facile de conjuguer les enjeux économiques, sociaux et environnementaux… Avec la praxis, la question de la violence est bien posée, à travers l’analyse des mouvements sociaux ; il s’agit de réfléchir aux stratégies et aux moyens par lesquels la société civile favorise des transformations des règles du jeu et des manières de vivre… De surcroît, on peut rajouter qu’il y a toujours une perspective politique dans nos analyses, au sens où l’on cherche à éclairer les conditions du vivre-ensemble par une interrogation en termes d’intérêt général ou de bien commun, par la prise en compte des plus défavorisés, etc.

La question de la violence traduit le fameux débat entre la fin et les moyens… ce qui peut être un sujet de fond. Dans la transition, la notion de territoire ne prend son sens qu’en se politisant. Qu’en pensez-vous ?
Je suis tout à fait d’accord. Je pense que pour mettre en œuvre la transition, on a vraiment besoin du politique et ce, à différentes échelles ; l’État est la condition même de l’effectuation de la démarche des communs, qui vise à favoriser des projets participatifs de gestion et d’usage des biens. Nous avons besoin que les pouvoirs publics assurent des dynamiques en commun davantage ascendantes (bottom-up) de la part des citoyens. Certains sujets, notamment relatifs à l’éducation, la santé, etc. nécessitent une coordination à l’échelle nationale. Ce qu’on voit dans les territoires, c’est justement l’articulation possible entre le rôle que peuvent jouer des collectivités territoriales avec des entreprises d’ailleurs classiques, des entreprises du secteur de l’ESS, des associations, des initiatives citoyennes… À cet égard, les pôles de coopération économique mis en place il y a quelques années (relocalisation de certaines productions, partenariat entre entreprises classiques, entreprises du secteur social et pouvoirs publics) ou les initiatives comme les territoires zéro chômeur longue durée, sont prometteurs. Cela invite à se poser la question des choix de société qui sont derrière les choix des communautés de communes ou autres, pour favoriser tel ou tel type de développement économique sur leur territoire, de pratiques…

Pour mettre en œuvre la transition, on a vraiment besoin du politique et ce, à différentes échelles ; l’État est la condition même de l’effectuation de la démarche des communs, qui vise à favoriser des projets participatifs de gestion et d’usage des biens.

Concernant cette question de métrique des territoires, Gaël Giraud et moi-même avons conçu un indicateur de capacité relationnelle (RCI : Relational Capability Index) pour étudier les effets de l’activité pétrolière sur le lien social au Nigeria. Depuis quelques années, avec une équipe de chercheurs, je travaille aussi avec des territoires en France pour intégrer ces indicateurs de qualité du lien social, notamment dans les enquêtes menées par des collectivités.

Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média

 


(1) Manuel de la Grande Transition, former pour transformer, Éditions Les Liens qui Libèrent, Collectif Fortes sous la direction de Cecile Renouard et Rémi Beau, Christophe Goupil Christian Koenig
(2) https://campus-transition.org/le-manuel-de-la-grande-transition/presentation/

 

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