Pour la première fois, nous pouvons penser le monde globalement !
Entretien avec Dominique Bourg, Philosophe, professeur honoraire à l’Université de Lausanne et ancien vice-président de la Fondation Nicolas Hulot


La crise sanitaire est une crise globale, posée à l’ensemble du monde, et nous n’en sortirons réellement qu’en changeant nos modèles, qu’en rendant notre économie respectueuse de la société et de la biosphère. Il faut donner des droits à la nature et faire de l’économie, non une fin en soi, mais le moyen du bien vivre sur Terre.


Le lien de la crise sanitaire avec notre mode de vie (bouleversant les habitats sauvages) a déjà été souligné. Le lien entre mondialisation et diffusion ultra rapide du virus COVID-19 à l’échelle planétaire est par ailleurs assez évident. Comment resituer la crise sanitaire dans la crise globale ?
2018 est l’année où le changement climatique devient sensible à tous : la chaleur d’avril à novembre, vagues de chaleur et canicules à répétition aussi bien dans l’hémisphère austral que boréal, des hivers tièdes, des méga-feux, des catastrophes hors normes (en Caraïbe, mais aussi près de nous dans les Hauts de Nice…), les sécheresses intenses… Tout cela est maintenant visible.

La crise sanitaire est un des aspects de la crise globale, un effet boomerang de l’anthropocène, de la déstabilisation des écosystèmes.

La crise sanitaire est un des aspects de la crise globale, un effet boomerang de l’anthropocène, de la déstabilisation des écosystèmes, fortement accélérée depuis 70 ans. Il en résulte un contact plus étroit d’animaux sauvages avec l’homme et les animaux domestiques, la transmission des virus de plus en plus fréquente vers l’homme et donc le développement des zoonoses. La fonte du pergélisol, le développement de la chaleur, des pluies plus intenses, vont provoquer de nouvelles crises sur le vivant ! On aura d’autres nouveaux virus et d’autres pandémies.

La crise de 2020 est cependant différente de la dernière crise majeure de 2008. Pouvez-vous commenter ? Est-elle symptomatique de notre époque ? Y a-t-il des points communs entre ces deux crises mondiales ?
La première différence entre la crise mondiale de 2008 et la crise de 2020 c’est que la crise du climat est prévisible, sans doute un peu les crises économiques, mais que les crises sanitaires ne le sont pas. Mais on est sûr que les deux sont des conséquences de nos actions passées et que leur dynamique ira crescendo !
Peut-être la crise de 2008 a-t-elle eu des raisons écologiques, que le manque énergétique a provoqué une spéculation financière accrue qui a provoqué la crise financière des surprimes. Mais il est clair que la crise de 2020 est née de la croissance des interrelations entre système économique et système Terre.
On a un semi-effondrement de l’économie en 2020. Le gouvernement prétend vouloir allouer 30 milliards d’euros à la problématique climatique et écologique, mais il est clair qu’il ne cherche pas à anticiper sur le changement climatique et les catastrophes liées et qu’il n’est pas capable de réserver le financement nécessaire. Il cherche essentiellement à revenir au système d’avant, mais on ne reviendra pas au monde d’avant !

Vous avez évoqué dans certains de vos ouvrages (Le marché contre l’humanité) que le marché était le responsable de ces crises. Est-ce le marché en soi ou l’absence de régulation du marché dans ses rapports avec la nature et avec la société, qui constitue une menace contre l’humanité ?
La question du marché est symptomatique de ce que nous ne donnons aucune limite à notre relation avec le milieu, avec la nature. Celle-ci n’est vue que comme un stock de ressources dans lequel on peut puiser sans limite. La logique du marché, c’est que nos consommations ne peuvent pas être limitées, que leur croissance est infinie, que l’on peut détruire la nature sans limites. Notre vision de nous-mêmes est que nous pouvons nous extraire de la nature, que nous sommes d’une essence différente et que nous sommes là pour tout dominer. La physique naissante a porté cette idée. Et l’idée du marché porte cela.

Vous indiquez que la science porte en elle l’idée que nous sommes hors de la nature ? Que nous aurions un potentiel d’action infini ? Mais la science elle-même reconnait ses limites et nous a aidé à nous resituer dans la nature ?
Oui, ce que j’évoque c’est la vision propre à la science du XVIème et du XVIIème siècle séparant l’homme de la nature, le plaçant au-dessus d’elle et en position de domination. Cette vision la science elle-même l’a contredite. D’abord Lamarck, puis Darwin avec la théorie de l’évolution ont remis l’homme dans la Nature ; puis l’éthologie, qui a montré que la plasticité politique, la morale, des éléments de culture étaient répandues dans le monde animal ; et même la biologie végétale nous montre, avec le tournant végétal, que le monde végétal n’est pas moins inventif que le monde animal.

Le paradigme de l’homme ayant tous les droits sur la nature peut se corriger et on commence à voir apparaître la notion de droits de la nature, apparaître l’idée de finitude.

Le paradigme de l’homme ayant tous les droits sur la nature réduite à l’état de moyens, qui donc n’en aurait pas, peut donc se corriger et on commence à voir apparaître la notion de droits de la nature, apparaître l’idée de finitude.

On sait parfaitement que tout ne peut pas être transformé en marchandise, que le marché ne peut s’étendre sur tout, ou très difficilement : la vie humaine, la nature, la dignité humaine, les diplômes par exemple ne peuvent pas a priori être transformé en marchandise !
Pourquoi l’idée de marché que vous évoquez (poussant à la consommation illimitée) ne pourrait pas se corriger elle aussi ? Si on ne peut pas modifier cela, si seul le profit est la règle absolu et universelle, alors effectivement, la catastrophe est inéluctable.
Oui, mais il s’agit alors d’un réaménagement complet de l’ordre du monde ! Je ne dis pas que l’on peut faire complètement sans marché, mais qu’il faut le plafonner et qu’il ne s’agit pas d’une simple régulation !
Et cet énorme chamboulement est en cours ! La sensibilité sur la nature, vis-à-vis des animaux et des végétaux évolue, et elle débouchera sur l’autolimitation de l’homme vis-à-vis de la biosphère, de la nature et de lui-même. Et dans ce basculement le marché sera ou devra être repensé.

Le problème clé de notre époque est dans l’insertion de notre économie dans la biosphère comme dans la société, la protection de cette biosphère passe par le fait de contenir nos activités économiques et de donner un statut juridique à la nature.

Nous avons proposé dans l’ouvrage Retour sur terre un modèle d’évolution du marché, avec deux indicateurs de valeur : l’indicateur actuel, qui est le prix ; et les Unités de Charge Écologique, qui mesureraient le poids écologique d’un bien ou d’un service.
On garderait ainsi la souplesse et la capacité d’orientation des consommateurs par ce marché transformé, qui intègrerait aussi la nature dans cette relation entre les hommes. On voit bien qu’il y a ré-encastrement de l’homme dans la société et dans la nature comme dit Karl Polanyi.
Cela resterait un marché mais plus fermé. Notre vision, n’est pas celle de l’Union soviétique : l’État ne saura pas inventer des modes de vie nouveaux. Son rôle serait de veiller au respect des seuils quantitatifs communs (par exemple gaz à effet de serre, qualité des eaux, biodiversité, etc.) et qualitatifs des droits humains et non-humains.
La nature doit perdre son statut d’objet et devenir un sujet, un sujet de droit : on peut imaginer un Parlement de la Loire, que le lac Léman acquiert une Personnalité juridique lui permettant d’être défendu et « de se défendre ».
Si l’on comprend que le problème clé de notre époque est dans l’insertion de notre économie dans la biosphère comme dans la société, on comprend que la protection de cette biosphère passe par le fait de contenir nos activités économiques et de donner un statut juridique à la nature. La loi sur la biodiversité en France (2007) commence à aller dans ce sens en définissant un préjudice écologique, hors atteintes aux biens appropriés et aux personnes. Au-delà c’est le fleuve Maori Wanganui reconnu comme personnalité morale et juridique.

Il est-nécessaire de condamner le productivisme. Mais ne doit-on pas distinguer la bonne ou la mauvaise façon de produire, de se développer ? Par exemple, la permaculture n’est-elle pas une bonne manière de produire, un bon mode de relation avec la nature ?
Oui, de même qu’il faut redéfinir la notion de marché, il faut redéfinir la production et le développement. Le mauvais développement est celui qui détruit l’habitabilité de la Terre. Mais il faut intégrer aussi qu’on ne s’en sortira pas si on ne limite pas les flux globaux d’énergie et de matières. La production n’est pas une fin en soi, mais est régie par un principe supérieur : bien vivre sur Terre.

Que pensez-vous de certaines théories de l’effondrement imminent, de la fin du monde imminent et inéluctable ?
Il y a une dynamique d’effondrements, à ne pas confondre avec Hollywood et la fermeture instantanée de toutes les lumières ! On plaque alors sur des réalités géographiques et historiques différentes un modèle global (Modèle Meadow par exemple). Mais nous sommes dans une dynamique croissante de catastrophes majeures. Je mets un S à catastrophes et effondrements.

La production n’est pas une fin en soi, mais est régie par un principe supérieur : bien vivre sur Terre.

Et si l’on ne réagit pas, on aura beaucoup de difficultés à se nourrir, à habiter la planète : le piège est l’irréversibilité de l’évolution à partir d’un seuil. Si on atteint dans la décennie 2040 une hausse de + 2°C de la température moyenne (par rapport à la période pré industrielle), nous aurons dans les grandes villes des maximas s’échelonnant de 40° à 50°C, ce qui deviendra vite invivable, car le corps ne peut plus évacuer facilement la chaleur. Ce serait là l’effondrement majeur. Les réactions sont encore possibles mais demandent des changements de plus en plus urgents et profonds. Mais nous aurons d’autres effondrements avant.

Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média

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