Profiter de la crise pour anticiper !
Entretien avec Éric Heyer, Directeur du département analyse et prévision à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

 


La crise sanitaire est une première alerte mondiale de ce que pourront être les crises à venir, liées à l’immense perturbation du climat et à la destruction de la nature que nous avons provoquées. Elle conduit à une crise économique et sociale inédite, une dette considérable. Et pourtant c’est dans ce contexte qu’il faut massivement agir, investir, pour transformer nos modes de fonctionnement destructeurs du climat et de la biosphère.


Dans le contexte de crise actuelle, l’anticipation des crises à venir est aussi nécessaire que le soutien immédiat à l’économie. Comment lier l’un à l’autre ?
Faisons l’hypothèse que la crise est exogène au système (ce que pensent beaucoup d’observateurs) : nous avons une crise sanitaire indépendante de tout le système économique et financier. Pour éviter les mortalités massives, on a mis l’économie sous cloche. Le « quoiqu’il en coûte » pour marcher, doit être complet. L’État doit prendre à sa charge toutes les pertes occasionnées par cet arrêt, les indemniser à l’euro prêt. Seule la dette publique augmente, pas celle des ménages ou des entreprises. Ce qui permettra à l’économie de repartir comme avant, nous n’aurons perdu qu’un an, mais le marché peut redémarrer comme avant.
Or, ce n’a pas été le cas en France : les ménages ont été assez bien indemnisées, à 3 Milliards d’euros près, mais globalement le pouvoir d’achat est resté intact sauf pour certains ménages modestes. Mais pour les entreprises, le compte n’y est pas : au 1er semestre, il y avait 51 Milliards de pertes et il y aura 59 Milliards d’euros en fin de l’année. C’est près de 3 points de marge en moins – et c’est beaucoup. Il y aura des faillites et des pertes d’emplois, et donc un surcroît de pauvreté au niveau des ménages. Le quoiqu’il en coûte n’a pas été complet.

Nous sommes rentrés dans un nouveau monde, où ce qui rythmera les crises économiques, ce ne seront sans doute plus ces bulles, mais les crises sanitaires et les crises climatiques.

En Europe, le Royaume-Uni a au contraire totalement compensé les pertes des ménages et des entreprises. En Allemagne, cela a été presque compensé. Mais pas en Italie ni en Espagne. Donc la reprise sera plus forte dans les pays du Nord de l’Europe et encore une fois plus faible dans les pays du Sud. Encore une fois cette divergence Nord-Sud !
Mais en fait, cette crise n’est pas exogène et nous sommes dans une situation où d’autres crises sanitaires sont inscrites dans le système lui-même et reviendront, et avec elles, les crises et les effets du changement climatique. Dans le monde « d’avant », les crises économiques arrivaient par le système financier, par des bulles où l’on poussait les ménages modestes à s’endetter, et elles explosaient avec un cycle de crise et de reprises.
Mais nous sommes rentrés dans un nouveau monde, où ce qui rythmera les crises économiques, ce ne seront sans doute plus ces bulles, mais les crises sanitaires et les crises climatiques (violentes ou chroniques). Ces facteurs provoqueront des sécheresses, des flux migratoires, le réchauffement du permafrost qui provoquera l’apparition de nouveaux virus… Et la mondialisation et la métropolisation amplifieront tout cela !
Ne pas prendre en compte la biosphère, la biodiversité, les catastrophes naturelles et les pandémies qui font partie du changement climatique au sens large serait une erreur car elles rythmeront la vie économique.
On peut même imaginer que dans ce nouvel état, les bulles économiques pourraient disparaître ou plutôt être empêchées d’exploser, car à la moindre apparition, les États et les Banques centrales interviendront massivement. On assiste en effet au grand retour de l’État et des banques centrales et ils seront obligés d’intervenir car les coûts de ces crises seraient trop lourds. Les États devront maintenir de la dette que les banques Centrales rendront soutenables.
Donc on a deux possibilités d’évolution, la seconde étant la plus probable à mes yeux :
– Si la crise est exogène (origine hors système) : on n’en a pas fait assez, et on peut avoir une grande crise, avec une composante financière car le bilan de nombreuses banques est mauvais. Les États ne laisseront pas cela se faire, d’où de nouveaux plans d’urgence et d’endettement.
– Si la crise est endogène (origine dans le système), il faut des plans massifs d’urgence, de redressement, de lutte contre le changement climatique.
Dans les deux cas, l’État est de retour, il devra investir : ne pourrait-on pas en profiter pour changer de voie, pour aller dans une direction de préparation de l’avenir ? Le changement climatique, lié au comportement humain, est une réalité. Il y a deux sources d’instabilités, le réchauffement climatique et la montée des inégalités. Les deux crises prévisibles seront insoutenables : ne doit-on pas puisque l’économie est à l’arrêt utiliser les milliards engagés pour éviter le changement climatique et ses effets ?

Est-ce que cela ne serait pas aussi le moyen de compenser la dette ?
Oui, il faut introduire le contrefactuel, la contrepartie de la dette : c’est la croissance stable et soutenable, qui n’entraine pas le réchauffement, qui recrée de la confiance. En face de cette dette, ce qui intéresse, c’est ce que je crée comme actif : si c’est la préparation du futur, si c’est pour éviter aux générations futures de vivre dans un monde invivable, si c’est pour leur permettre de vivre débarrassées de ces menaces, est-ce que cela ne vaut pas le coup ? Soit on ne laisse pas de dettes, mais on laisse aux générations à venir un mode invivable, soit on laisse un monde avec une dette publique, mais on a évité le monde invivable : c’est bien sûr la seconde solution qu’il faut construire !

Les États devront maintenir de la dette que les banques Centrales rendront soutenables.

Stiglitz disait régulièrement qu’il fallait regarder la contrepartie de la dette (ce que l’on a gagné lorsqu’on fait de la dette) : quand on fait de la dette pour maintenir un salaire, on garde un capital humain ; pour acquérir des moyens de production, on garde un capital physique ; pour maintenir la biosphère, on gagne un capital environnemental.
La question est que l’environnement est difficile à quantifier, et de ce fait il semble n’avoir aucune valeur et peut être considéré comme une poubelle. C’est pourquoi il faut le valoriser et intégrer une pénalité à sa destruction, une taxe carbone. Mais bien sûr ne pas la faire « à la française en 2019 », où la taxe pesait sur les plus modestes pour financer les déficits publics, alors que l’on réduisait dans le même temps la pression fiscale sur les plus aisés (transformation de l’ISF en IFI, mise en place d’un prélèvement forfaitaire unique). Or, les taxes carbone sont régressives (elles impactent davantage le revenu des ménages modestes que celui des plus aisés). Il faut nécessairement introduire des compensations, faciliter des solutions alternatives, faire de la redistribution.

Quelles sont les questions liées au financement de ces énormes transformations que constitue la lutte contre le réchauffement climatique ?
Les Banques Centrales garantissent qu’il n’y a pas de soucis pour les États pour placer à taux nul leurs bons du trésor, et que cela va durer ! Elles permettent ainsi aux États de mener leurs réformes en ayant cette garantie à long terme (5 ans, dix ans, certains disent tout le temps) que ces taux nuls (voire négatifs) vont durer.

Dans les deux cas, l’État est de retour, il devra investir : ne pourrait-on pas en profiter pour changer de voie, pour aller dans une direction de préparation de l’avenir ?

Christine Lagarde, Présidente de la Banque Centrale Européenne, a utilisé une métaphore très éloquente pour répondre à la question « Êtes-vous un faucon ou une colombe en matière de dette ? » en disant qu’« elle était une chouette » : la vraie question n’est en effet pas de savoir si on maintien une politique monétaire accommodante, parce qu’en fait on n’a pas le choix, on ne peut être qu’une chose, une colombe au risque de tout faire capoter. La vraie question est qu’être une colombe ne suffit pas, et « qu’il faut voir dans la nuit » c’est-à-dire voir qu’il faut investir à long terme, dans l’environnement, pour éviter le drame du changement climatique.

Mais comment garantir que ce financement ira bien dans l’économie réelle et non rester sur les comptes des Banques commerciales ouverts à la BCE ?
La BCE dit que ce sont aux États d’agir, ils sont élus et la BCE leur conseille de transformer massivement leurs économies pour éviter le crash climatique, de mener le Plan de Green New Deal. Elle a certes menacé, voyant que ces investissements n’avançaient pas, qu’elle pourrait verser de l’argent directement sur les entreprises. Mais fondamentalement, les États ont la légitimité démocratique pour faire ce travail. C’est une question budgétaire et non monétaire. La BCE crée les conditions monétaires, le financement à taux zéro d’un plan de relance dans le virage vert, mais ne peut pas faire plus. Certes c’est très lent, la société civile peut ne pas avoir immédiatement toutes les compétences et l’organisation pour faire ce virage, mais ce sont aux États de créer les conditions pour que le virage se fasse.

Comment redistribuer le peu de croissance disponible ? On aura deux solutions : le partage du travail, ou le partage des revenus.

Et cela est plus facile à faire maintenant, quand le train est à l’arrêt, que quand il est lancé (quand l’économie est à faible vitesse, que quand elle tourne rapidement).

La relocalisation de certaines activités ne nous permettraient-elle pas aussi, outre une reconquête de souveraineté, d’être moins dépendant des importations et donc de l’inflation importée ?
Certes, il faut chercher à réduire notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur, mais la relocalisation complète serait une erreur : elle n’est pas souhaitable au plan économique, car on n’a pas les compétences pour tout faire ; vouloir faire ce pourquoi on n’est pas fait, conduirait à des prix en hausse et donc des contraintes. La souveraineté ne doit être que choisie ! On peut avoir plusieurs fournisseurs, stocker pour être à l’abri de défaut d’approvisionnement.

Quel serait dans cette période la réforme clé à réaliser pour faciliter cette transition, le programme de travail théorique qui pourrait y aider ?
Globalement il y a deux grandes menaces, les inégalités sociales et le changement climatique. Une façon d’y répondre serait de limiter l’activité, puisqu’ainsi on réduirait l’émission de gaz à effet de serre. Mais dans le même temps on accroît les inégalités, puisque l’on crée du chômage ou on réduit l’emploi. Et on ne peut compenser que s’il y a de la croissance.

Soit on ne laisse pas de dettes, mais on laisse aux générations à venir un mode invivable, soit on laisse un monde avec une dette publique, mais on a évité le monde invivable.

Mais il faut se rendre compte qu’avec le changement climatique, on aura de la crise, de la stagnation, de la baisse d’activité forcée. Il faut donc penser à la façon dont on peut redistribuer l’activité ! Comment redistribuer le peu de croissance disponible ? On aura deux solutions : le partage du travail, ou le partage des revenus (certains travaillant et d’autres moins ou pas). Cela conduit à étudier la réforme clé : le revenu universel : un revenu minimal, donné à tout le monde. Et bien sûr, il y a une version libérale et une version sociale de cette question. Mais elle reste une question clé de la période de grand chantier de la transition climatique.

Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média


Éric Heyer est auteur, avec Pascal Lokiec et Dominique Méda, de Une autre voie est possible, Paris, Flammarion, 2018

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