Apprendre d’un territoire fragile mais solidaire
Par François Grunewald, Directeur Veille et Prospective, Groupe URD

 

L’exceptionnelle violence des inondations de la Roya en 2020 a frappé les esprits, révélant ce que nous aurons de plus en plus à subir du fait du réchauffement climatique. Les autres leçons des évènements sont analysées par le groupe URD, spécialisé dans ces analyses post catastrophes : l’augmentation des vulnérabilités causées par les implantations humaines, l’importance des préparations avant catastrophes, réactivités et solidarités dans la réponse …

 

Le 4 Octobre 2020, un évènement climatique extrême frappe les Alpes Maritimes. Ce territoire montagnard fragile, en crise de développement, au cœur des nouvelles routes de migration, s’est réveillé ravagé : la Tinée, la Vésubie, mais surtout la Roya ont été touchées par une crue d’une hauteur et d’une puissance encore jamais vue. La population et les élus se sont mobilisés pour faire face au désastre, Un processus d’évaluation itérative conduit par le Groupe URD a tenté de tirer les leçons de cette catastrophe et de la réponse qui s’est mise en place pour aider au renforcement de la résilience de ces territoires fragiles du front méditerranéen.

 

Un évènement complexe

Comprendre la menace est une des clés de la bonne préparation aux risques et de la gestion des situations qui résultent de la transformation d’un « risque » en évènement catastrophique.

Comprendre l’évènement climatique extrême du 4 octobre a été essentiel. Il s’est agi de la concomitance de deux phénomènes : d’une part, la tempête Alex – phénomène climatique particulier dit « bombe climatique » – qui se caractérise par des baisses de pression extrêmement fortes. Après son arrivée par le Morbihan via la pointe Finistère, la tempête s’est enfoncée dans le Centre-Ouest de la France, contribuant, par un mécanisme d’enroulement, à la remontée d’autres précipitations sans atteindre directement le Sud-Est. D’autre part, un épisode méditerranéen, lié au réchauffement de la température de l’eau de la Méditerranée, qui a entraîné une remontée d’air chaud et très humide par le sud. Cette dernière est entrée en contact avec la masse d’air froid des montagnes, enrichie d’humidité arrivée par la tempête Alex. Cet épisode méditerranéen extrême a entraîné des précipitations très fortes qui ont dépassé les 540 mm/m2 sur certains bassins versants, alors que sur la côte niçoise, il ne tombait que 50 mm/m2. L’eau a très vite ruisselé, et avec les profils en travers en V aigus des vallées de la zone, a très vite atteint une grande puissance et une hauteur considérable dans le fonds des talwegs secondaires, puis des vallées principales. La catastrophe a ainsi eu lieu, ravageant les villages de trois vallées.

Mais, les mesures et protocoles n’ont pas toujours été à la hauteur, et ceci largement en fonction du niveau de formation et de préparation en place avant l’évènement.

Préparation et alerte

La vigilance rouge, annoncée pour le vendredi 2 octobre dans les Alpes-Maritimes, avait annoncé la probabilité élevée de phénomènes climatiques d’intensité exceptionnelle pouvant se révéler dangereux pour la population et pour les biens matériels.  Cette alerte, dont tout le monde a reconnu l’importance, a été indispensable pour amener les acteurs municipaux à relever leur niveau de veille. Mais, les mesures et protocoles n’ont pas toujours été à la hauteur, et ceci largement en fonction du niveau de formation et de préparation en place avant l’évènement. Les communes de la vallée de la Roya, comme Breil Sur Roya ou Tende, avaient eu la chance d’être impliqué dans un exercice de préparation au risque d’inondation mis en place par une filiale de Météo France, Predict, quinze jours avant le passage d’Alex. Cet exercice, s’est appuyé notamment sur les cartes des zones inondables produites par le Syndicat Mixte pour les Inondations, l’Aménagement et la Gestion de l’Eau maralpin (SMIAGE), créé après les inondations de 2015 (elles-mêmes suite là encore à un évènement méditerranéen violent). Il est testé depuis plusieurs années dans la bordure méditerranéenne. Il permet de mettre en connexion l’ensemble des acteurs d’une réponse à une catastrophe climatique sur la base d’une articulation « mairie-préfecture-département » avec la mobilisation de la Sécurité civile et des autres services de l’État et des collectivités territoriales autour d’un PC de crise, souvent au niveau municipal. Les témoignages recueillis montrent combien cet exercice a été utile dans la Roya en comparaison avec les communes de la Vésubie, comme Saint-Martin-Vésubie, dans lesquelles les équipes municipales ont dû faire face à l’évènement extrême avec peu de préparation, compensée au mieux avec une dynamique de solidarité locale importante. De fait, cette préparation a souligné l’importance de l’établissement de listes d’actions à mettre en œuvre avant et pendant un évènement et notamment le pré-positionnement des moyens dans et hors de la zone « à risque » dès que l’alerte est donnée, afin de ne pas se faire prendre par surprise. Elle avait donné aux acteurs clé de la réponse des outils qui se sont avérés très utiles.

 

Impacts

L’immensité des impacts physiques de l’évènement du 4 octobre 2020 est maintenant mieux connue, grâce à un meilleur accès aux vallées. Cette pénétration a été difficile pendant des semaines. Certains villages sont restés isolés pendant des jours avant d’être rejoints à pied, en 4×4, en tracteur, en quad… Les survols par hélicoptère et l’analyse des images satellites se sont avérés essentiels pour mieux comprendre l’amplitude des phénomènes. Grâce à la mobilisation du Centre national d’Étude Spatiale (CNES) et de ses satellites Pléiades, des cartes ont pu être rapidement produites. Les images satellitaires ont été très rapidement mises à disposition de la Sécurité civile française : en 1h15 seulement après leur acquisition, contre 4h en moyenne habituellement, une rapidité qui s’explique par le fait que les satellites sont passés au-dessus de la France, et ont donc été en visibilité directe avec l’antenne sol située dans l’enceinte d’Airbus GEO Intelligence, à Toulouse (Haute-Garonne). Pour autant, il n’est pas facile de tirer toute la valeur des informations à partir de ces images brutes. À partir des images des Pléiades, les experts en photo-interprétation d’images satellites du SERTIT ont construit des cartes des dégâts, qui ont permises de repérer les grandes zones d’élargissement des rivières, d’identifier les habitations et ponts emportés, celles endommagées et tous les endroits où les routes étaient bloquées. L’habitat lui-même a été très touché dans certaines zones. Grace à l’existence encore récente d’un mécanisme mis en place pour la gestion des séismes, tout un travail a pu être relativement rapidement mis en place pour classifier les maisons avec des codes couleur indiquant les risques pesant sur cet habitat (noir : à détruire, orage : pouvant être visité avec l’appui des pompiers, vert : habitable.)

Les aménagements des années récentes étaient sans doute plus sensibles aux risques que ceux faits par les anciens. La densification de la population, les implantations humaines et la multiplication indispensable des activités économiques (EPAHD, tourisme, etc.) ont augmenté les fragilités sans qu’on en ait pris réellement conscience. Certains des impacts se feront ressentir à plus long terme. Ainsi ; l’impact du déboisement sur le haut des pentes ou l’arasement de certaines berges, ont fortement affaibli la résistance structurelle de nombreux versants des rivières et ont ainsi significativement augmenter les risques de glissements de terrain à venir.

 

La réponse

L’incroyable solidarité montagnarde, l’aide entre voisins, la mobilisation des équipes municipales pour s’enquérir du sort des personnes vulnérables et tenter de leur porter secours, tout ça dans des conditions extrêmes, sans électricité, avec l’incertitude sur le sort des zones isolées, ont représenté une dynamique qui marquera les esprits pour longtemps. Sans contact pendant plusieurs jours avec le reste du monde, avec des personnes disparues, d’autres dans des situations de détresse terribles ayant tout perdu, sans eau, avec la seule réserve alimentaire de ce que les gens avaient chez eux et les stocks des magasins et des restaurants encore intacts, il a fallu organiser la première réponse, avec beaucoup d’improvisation, mais heureusement beaucoup de solidarité et de bon sens. Les montagnards de ces vallées des Alpes Maritimes, anciens comme nouveaux, ont montré une résilience et une générosité impressionnante, montant à pied dans les vallées chercher les personnes isolées, installant des tyroliennes sur les cours d’eau pour permettre le passage malgré la destruction des ponts, etc. Avec l’expérience de l’exercice PREDICT dans la Roya, toute l’équipe était regroupée en « formation PC de crise » dès le vendredi soir. Les personnes âgées, qui représentent une partie importante de la population, et notamment face aux enjeux médicaux à prendre en compte (état des stocks de médicament, énergie pour les structures de soin, etc.) ont été au cœur des préoccupations. Dans la Roya, suite à l’exercice PREDICT, il y avait eu des évacuations préventives le vendredi avant l’arrivée des pluies, ce qui a réduit la tension sur ce secteur de l’assistance aux personnes âgées.

Les mois écoulés depuis la catastrophe ont fait ressortir des risques anciens, ceux liés aux modes choix de développement de la vallée, mais aussi tous ceux issus de conséquences de la catastrophe.

Le déploiement du SDIS 06, de la gendarmerie, puis des militaires a permis que soit lancée la « mise en sécurité » des zones les plus touchées et encore les plus « à risque », les efforts de recherche-déblaiement, etc. Rassurants par leur savoir-faire et leur organisation, ces acteurs ont aidé à structurer les PC de crise dans les mairies, et ont vite distribué des téléphones satellites aux maires, palliant par là un manque terrible : l’incapacité de communiquer avec l’extérieur. Dès les premiers jours, la présence de volontaires venus de la France entière a été l’une des caractéristiques de la gestion de la crise. Engagés dans le déblaiement, dans le nettoyage et la réhabilitation des lieux d’habitation (notamment pour les personnes vulnérables) et dans la remise en état de pistes et de restanques agricoles, ils ont fait un travail considérable. Toute une mécanique d’accueil pour le couchage, l’alimentation et l’organisation du travail de ces volontaires a dû être mise en place très rapidement, entre les équipes municipales, les gens dans le besoin et des leaderships souvent spontanés au sein des groupes de volontaires. Ces efforts, qui ont continué pendant des mois, associant volontaires et acteurs économiques de toute la région, voire même de toute la France, se sont avérés essentiels pour redonner de l’espoir. Les aides de l’État (Fonds Barnier, aide régionale, etc.) et l’intervention des assurances devront elles apporter le soutien structurant, tant au niveau micro que macro, nécessaire à la reconstruction. La mise en place d’un « préfet tempête », haut fonctionnaire dédié à la coordination des secours et de la mobilisation des moyens de l’État au niveau départemental, mais aussi avec la Région PACA et Paris, a permis de fluidifier l’ensemble des efforts.

Ceci va demander intelligence collective, acharnement, investissements à moyens et longs termes, ainsi qu’une forte dose d’originalité et d’imagination.

Regarder le futur

Les mois écoulés depuis la catastrophe ont fait ressortir des risques anciens, ceux liés aux mod10es choix de développement de la vallée, mais aussi tous ceux issus de conséquences de la catastrophe, Ils ont aussi fait émerger des envies, des enjeux et des initiatives. Les risques à venir sont en effet inquiétants : la fragilisation globale des pentes, liée à l’affouillage du bas des versants, commence déjà à être observée, mais va demander une surveillance renforcée. Il va falloir encore renforcer le réseau de gauges et de points de repère pouvant être suivis à distance sur l’ensemble du bassin versant, y compris sur les zones des hauts de pente où les indices de cisaillement devront être repérés le plus tôt possible. La réflexion sur l’implantation des nouveaux tracés, la définition des zones constructibles et la préparation des stratégies de protection et de prévention vont demander des débats qu’il faudra bien informer avec l’apport des sciences (géologie, hydrologie, écologie, urbanisme, économie, etc.). La définition des grandes orientations d’aménagement et du type de développement pour les vallées va devoir impliquer élus et tissu associatif, avec un enjeu de dialogue fondamental. Ceci va demander intelligence collective, acharnement, investissements à moyens et longs termes, ainsi qu’une forte dose d’originalité et d’imagination.  Il semble que les énergies soient mobilisées, tant chez les élus, les associations, les administrations ; Il va falloir néanmoins faire un gros travail de mise en cohérence, car les agendas ne sont pas toujours complétement compatibles : la mise en marche de la démocratie locale et de l’intelligence collective au service du développement harmonieux et respectueux d’un patrimoine humaine, naturel, économique et du renforcement de la résilience d’un territoire fragile mais d’une grande beauté, ce sera peut-être l’héritage de la catastrophe du 4 octobre 2020 dans la Roya.

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