Conjuguer justice sociale, cadre de vie et volontarisme climatique
Entretien avec Béatrice Vessiller, Deuxième Vice-Présidente de la Métropole de Lyon en charge de l'urbanisme et du cadre de vie

 

2030 – c’est demain – et la concentration de CO2 continue de progresser au même rythme qu’avant. Les objectifs de maintenir l’augmentation de la température en deçà de 1,5°C ne pourront être atteints que par des politiques volontaristes. Pour les Collectivités, l’effort dans le secteur de l’urbanisme se conjugue aussi avec l’amélioration de l’attractivité de la ville et la justice sociale.

 

Quelles ont été selon vous les évolutions des villes, depuis plusieurs décennies, dans le contexte nouveau des grandes mutations ?
Depuis des décennies, on a pu constater des évolutions fortes de la ville, sous des pressions très importantes, avec des conséquences regrettables sur les prix des fonciers et de l’immobilier qui font fuir les ménages modestes de certains quartiers ; avec aussi des dimensions positives sur la réduction de l’usage de l’automobile au profit des transports en commun, de la marche et peu à peu du vélo ; sur des réaménagements d’espaces publics (par exemple les berges du Rhône, les rives de la Saône) aboutissant à  des espaces plus apaisés et mieux  partagés.

Au regard
– des enjeux liés au changement climatique,
– de la réduction de la biodiversité,
– de la pollution de l’air, (on constate malgré des progrès, des pics de pollution même en hiver),
– de la baisse des ressources en eau (on constate que les ressources en eau se sont réduites depuis 20 ans, avec de la sécheresse en avril dans le Rhône, une nappe phréatique pourtant énorme qui s’appauvrit),
le besoin d’une inflexion forte des politiques de la Métropole est manifeste : pour une métropole plus solidaire envers les ménages modestes avec des logements à prix abordables ; pour une métropole plus verte, plus respirable, plus désirable ; pour plus d’espaces publics partagés et accessibles à tous, des logements de qualité, et notamment de plus grande taille pour le télétravail, par exemple.

Notre Métropole doit travailler en coopération avec les territoires voisins dans un souci d’intérêts mutuels partagés.

Il faut faire autrement : l’urbanisme doit être bienveillant et inclusif, et plus sobre en matériaux et en carbone ; et il faut réduire l’artificialisation et l’imperméabilisation des sols, et pour cela, avoir une politique de construire la ville sur la ville, de réhabilitation, plutôt que de démolition-reconstruction ; construire de façon durable et à prix abordable…

Mais en même temps, notre Métropole doit travailler en coopération avec les territoires voisins : on constate depuis vingt ans une double tendance, à la fois centripète, de concentration sur la Ville centre et sur quelques quartiers de la ville centre ; mais aussi d’étalement urbain, de multiplication des zones commerciales à la périphérie. C’est à un développement solidaire avec les villes et espaces voisins qu’il faut tendre, sur un carré de 100 km de côté intégrant des villes comme Saint-Étienne, Roanne, L’Isle-d’Abeau…, en préservant les espaces naturels, agricoles, forestiers et les ressources en eau, en développant les mobilités durables, les circuits courts en matière d’alimentation…, dans un souci d’intérêts mutuels partagés. Cette vision de la coopération, doit se traduire par des politiques publiques cohérentes entre les différentes échelles. En ce sens, les contrats de réciprocité nous semblent des outils de coopération intéressants.

 

En revenant sur quelques questions concrètes en matière d’urbanisme, pouvez-vous nous parler de votre politique foncière, le foncier représentant plus de 20 % des coûts de l’immobilier ?
Comment limiter les prix de l’immobilier, maîtriser le prix du foncier ?

En ayant une politique foncière ambitieuse : nous avons voté récemment notre Programmation Pluriannuelle d’Investissements (PPI) pour le mandat 2020-2026 et elle comprend un volet pour la politique foncière de près de 400 millions d’euros. Celle-ci permet des acquisitions foncières pour produire des logements à prix abordables, pour l’activité économique locale, pour la préservation de ressources agricoles et naturelles, pour des équipements publics, et pour se constituer des réserves foncières long terme

En utilisant notre droit à préemption : l’acquisition des biens à la valeur fixée par les Domaines contribue à contenir les prix, comme l’a montré une récente acquisition où nous achetons un bien plus de 3 millions d’euros en dessous (soit 14 %) du prix qu’était prêt à payer un promoteur. Le prix de référence ainsi créé dans ce secteur de la métropole est moins élevé que si l’opérateur privé avait réalisé l’acquisition.

Le bilan de cette politique de démolition massive est catastrophique au niveau social, environnemental et financier.

En utilisant le plan local d’urbanisme et de l’habitat PLU-H : notre PLUH définit des secteurs de mixité sociale (SMS) qui impose une part de logement social selon la taille des constructions et selon les communes. Nous allons renforcer cet outil en y incluant le nouveau produit qu’est le logement à bail réel solidaire (BRS). Nous voulons produire 6 000 logements sociaux par an dont 1 000 en bail Réel Solidaire. Par ailleurs, dans les opérations publiques d’aménagement (ZAC), nous fixons des prix de vente maximum pour le logement libre. Ces choix politiques forts permettent de produire du logement abordable et de limiter les projets à très hauts prix. Dans le PLU-H, nous préservons aussi des zonages pour l’activité économique, les artisans, les porteurs de projets de l’ESS, de l’économie circulaire qui ont besoin de locaux d’activités à des prix abordables. C’est une politique que l’on veut développer dans tous les territoires. Nous l’obtenons grâce au PLUH et à la production de fonciers économiques adaptés.

 

Le principe de la ville du quart d’heure ?
C’est un objectif que nous partageons : c’est plus agréable d’avoir les services à proximité, de limiter ainsi l’usage de la voiture, et les déplacements de longue distance ; c’est aussi lutter contre l’effet de serre et la pollution. Cela vaut aussi pour tous les quartiers de la Métropole et notamment pour le quartier de la Part-Dieu (la gare centrale de Lyon), où nous réorientons le projet pour passer d’un quartier d’affaires à un quartier à vivre.

 

Vous défendez une politique de construire la ville sur la ville, mais aussi de passer d’une politique de destruction reconstruction systématique à une politique de réhabilitation de l’ancien. Pourquoi ?
Dans les opérations financées par l’ANRU, la doctrine a été jusque-là de démolir et de reconstruire pour diversifier l’habitat, améliorer le fonctionnement des quartiers. Il ne s’agit pas pour nous de nier que certains bâtiments sont de piètre qualité, ont mal vieilli et sont difficiles à réhabiliter, ou bien sont bloquants pour des projets urbains de qualité, mais nous ne souhaitons pas que soit systématique. Car le bilan de cette politique de démolition massive est catastrophique au niveau social, environnemental et financier :

Au plan social : d’une part, la démolition est souvent traumatisante pour les habitants et d’autre part, les logements démolis ont des loyers très bas qu’on ne retrouve pas dans les logements reconstruits, car les logements sociaux neufs ont des niveaux de loyers souvent plus élevés.

Au plan environnemental : le bilan carbone d’une démolition reconstruction est évidemment beaucoup plus lourd en termes d’émissions de CO2 qu’une réhabilitation, avec beaucoup de matériaux gâchés, à enfouir, même si le réemploi ou le recyclage se développe.

Au plan financier : les couts globaux de démolition reconstruction sont souvent plus élevés que la réhabilitation, mais l’ANRU finance beaucoup plus la démolition (85 % en général) que la réhabilitation (10 à 20 %) ; cela pèse lourdement dans les finances des bailleurs sociaux et ces dispositifs n’aident pas à faire des choix ambitieux en matière de réhabilitation lourde.

Or, on peut améliorer sans détruire, quel que soit les sites urbains. Dans les différents tissus urbains, il y a aussi des enjeux patrimoniaux à prendre en compte dans cette approche.

 

N’y a-t-il pas un problème de méthode, de capacités et compétences et d’organisation générale en matière de rénovation thermique, qui conduit à des résultats mauvais au plan thermique et financier ?
Oui ! j’ai porté dans l’ancienne mandature, une politique d’approche globale de la rénovation thermique, à travers le dispositif d’Ecorenov, qui vise des programmes de de travaux ambitieux dans le parc privé et dans le parc social. On sait qu’il faut faire progresser l’écosystème technico économique dans des projets globaux (pour ne pas tuer les gisements), vers des pratiques plus sobres et écologiques (matériaux biosourcés, réemploi, exclusion des polystyrènes…), et des pratiques de qualification et de label qualité. Le dispositif ECORENOV de la métropole est plus exigeant que celui de l’État avec ma Primerenov.

Je regrette que l’État et l’ANAH n’aient un niveau d’ambition plus important pour les projets de rénovation, et que l’interdiction de louer des passoires énergétiques soit encore repoussé. La transition écologique et solidaire doit être mise en œuvre à toutes les échelles. L’urgence sociale et climatique nous l’impose.

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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