Facteurs de développement et RSE
Entretien avec Éric Nottez, PDG de la Société Nouvelle d’Affinage des Métaux (SNAM)

 

À travers les témoignages de chefs d’entreprise, de Territoires d’Industrie, apparaissent les tendances du développement industriel en France, dans les conditions de rapides mutations produites par la crise sociétale actuelle.

L’interview de Éric Nottez est particulièrement riche par l’analyse qu’il fait lui-même des facteurs de développement de son entreprise : management appuyé sur une approche globale de la Performance de l’entreprise, économique, sociale et environnementale, lien avec le territoire, renforcement du Capital immatériel de l’entreprise, RSE.

C’est pourquoi nous séparons cette interview en deux parties, dont la deuxième sera publiée dans le numéro 4 d’Alters Média au mois de septembre.

La SNAM a élargi en trente ans son expertise de la collecte et du recyclage de batteries, à la production industrielle de batterie neuve par recyclage. Dans la première partie de l’interview, le patron de la SNAM analyse les facteurs du développement de son entreprise, son économie et le rôle important de la RSE élargie dans ce développement.

 

Vous avez réussi à développer votre activité dans le contexte de crise lié à la COVID-19. Vous vous en sortez, même au sein de votre projet de batterie recyclée Phenix par exemple ?
Oui, même si cela a eu des conséquences très lourdes puisque sur l’année 2020, nous n’avons pu travailler que huit mois.

Bien sûr, sur nos projets, cela a constitué un frein et a soulevé des difficultés énormes, mais nous avons tout de même obtenu avec succès tous les tests de conformités CE pour les batteries Phenix en décembre 2020 et avons donc pu cette année prendre possession de la nouvelle usine. Nous avons commencé à fabriquer et à vendre, même si le matériel met du temps à arriver car les fournisseurs en matière électronique sont souvent situés à l’autre bout de la planète…

 


La SNAM

– En 1981, collecte et le recyclage de batteries,
– Récupération des métaux (Cd, Li, Ni…) ;
– 2017, lancement de Phénix Batteries, production d’accumulateurs reconstitués (des batteries lithium-ion neuves intégrant 80 % de composants recyclés) vise le marché du stockage de l’énergie (les constructeurs automobiles ne voulant pas de batteries recyclées)


 

Les facteurs de développement de la SNAM : innovation et capitalisation sur les savoirs

Quels sont les facteurs qui ont permis à la SNAM de se développer, de se renouveler, de se transformer ?
Le premier facteur, c’est la volonté délibérée d’innovation – et on pourra revenir sur cette notion car contrairement à la plupart de mes contemporains, pour moi l’innovation ne se réduit pas au numérique, à l’internet. L’innovation, c’est par exemple le fait de recombiner d’une manière nouvelle des savoirs chimiques qui existent depuis le XVIIIe siècle, et ainsi de réinventer leur usage. L’innovation, ce n’est pas uniquement une machine neuve, c’est trouver de nouvelles façons de faire des choses, pour un usage différent., de trouver de nouvelles voies.

Le second facteur, c’est la recherche et l’utilisation dans le temps long des savoirs qui existent déjà : dans ce métier, j’ai été confronté à des gens qui possédaient des savoir-faire anciens, très ancrés dans la métallurgie et la fonderie par exemple, et pour moi utiliser ces savoirs, les valoriser durablement a été un des facteurs importants d’innovation. Le point clef est de ne perdre personne en route. Si vous considérez, au sein d’une entreprise, que les humains qui la composent sont un facteur de production comme un autre, votre pérennité ne peut être véritablement assurée.

Si vous considérez, au sein d’une entreprise, que les humains qui la composent sont un facteur de production comme un autre, votre pérennité ne peut être véritablement assurée.

C’est plus dur, car cela implique parfois de convaincre les gens de se remettre en question et d’aller à l’école, mais l’entreprise n’a aucun problème à payer pour les formations, puisque les obligations de formation inscrites dans le code du travail sont entre sept et dix fois plus élevées que ce qui est réellement dépensé. C’est une dépense que j’assume et que j’encourage : cela concerne des formations sur la prévention, la sécurité ou sur des métiers nouveaux ou l’apprentissage d’un deuxième métier.

Ceci étant, je souhaite mettre un bémol sur ce chapitre de la valorisation du facteur humain : les formations ne sont pas essentiellement un moment idéal, où on fait une pause dans le travail pour se remettre en question, réfléchir, trouver un épanouissement supplémentaire. Cela demande un effort. Moi, qui ai démarré avec très peu de diplômes au départ et qui me suis formé tout au long de ma vie, je suis un ardent défenseur de l’idée que la formation exige un effort, et qu’il doit être couronné par quelque chose de mesurable sur l’ascenseur social. C’est une question de droit et de devoir.

Enfin, bien que je n’aie pas la prétention de dire que l’on avait prévu une crise comme celle que l’on vit, nous étions persuadés, dans l’entreprise, de la nécessité de s’inscrire dans le temps long, d’avoir un plan de développement. Avec la crise de 2008 et les pertes accumulées, le fait de dépenser en plans R&D l’équivalent de dix pour cent du chiffre d’affaires n’était pas une décision facile à prendre, mais on s’aperçoit avec les années que cela a été très positif.

 

L’économie de l’entreprise

On s’aperçoit dans cet entretien que n’a pas été réellement soulevée la question de l’économie… Comment se déroule une conquête de marché dans votre domaine, par exemple dans le cas des batteries recyclées ?
Le recyclage est une notion importante, mais pas si simple à intégrer d’un point de vue économique.

En préambule, je soutiendrais que l’on ne prend pas assez en compte le fait que le soin de l’environnement n’est pas réellement un secteur particulier. On n’imagine pas, de nos jours, qu’une entreprise puisse vivre sans département comptabilité. De la même manière, dans un court laps de temps, les entreprises ont compris qu’au sein de leur activité, il est tout aussi normal d’avoir des gens chargés de l’environnement ou de la RSE. Cela va devenir une activité de support standard, intégré à tous les métiers, complètement transversale.

Pour revenir à votre question, je dirais qu’il y a deux approches possibles, et je vais volontairement utiliser, plutôt que le terme de recyclage, celui d’allongement de la vie des matériaux et des composants.

La première manière de l’envisager peut-être illustrée de cette façon : on peut acheter une voiture neuve ou une voiture d’occasion. Pourquoi ne pas imaginer qu’une voiture neuve soit fabriquée avec des matériaux récupérés sur d’anciens biens moribonds ? Rien ne nous en empêche. À ce titre, avec l’accélération et l’agressivité de la concurrence, l’industrie des aciers spéciaux en Europe est à la pointe de la réutilisation, puisque les aciers neufs sont fabriqués à quatre-vingt pourcent à partir de récupération d’aciers démantelés.

Nous sommes donc dans un schéma où on peut faire du neuf en réutilisant au maximum des matériaux recyclés. Par exemple, les batteries Phenix neuves sont fabriquées à quatre-vingt pourcent à partir de matériaux recyclés.

Une vision écosystémique d’activités industrielles, en synergie les unes avec les autres, sans beaucoup de ressemblance avec ce que l’on appelait il y a encore quelques années le secteur de l’environnement.

Elles sont destinées au marché du stockage stationnaire, pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il est naturel que les constructeurs et pourvoyeurs de batteries voient comme un concurrent qui recycle des batteries de mobilité pour leur propre marché. Nous n’allons pas non plus sur le marché domestique du particulier, parce que tout produit vendu à un particulier doit être simple et entièrement cadenassé : c’est une condition du code de la consommation qui ne permet pas de commercialiser un produit complexe qui nécessite des règles d’usine très strictes. Nous allons donc vers un secteur qui nous paraît porteur d’avenir, celui du stockage des énergies, notamment renouvelables, et de la régulation du réseau, qui est extrêmement perturbé par la versatilité du soleil et du vent, ce qui fait que ces usages consomment énormément de stockage (on parle d’une multiplication du besoin de l’ordre de cinq mille pour cent dans les cinq à huit prochaines années). Nous nous “contentons” donc d’un secteur avec une croissance de cette ampleur pour accompagner notre fabrication, ce qui est déjà un bon début !

Le dernier point à relever, c’est le fait que, économiquement, ce marché est aujourd’hui occupé par des batteries au plomb d’ancienne génération. Toute l’innovation de nos batteries Phenix, c’est d’arriver à fabriquer des batteries neuves avec toute la performance des batteries au lithium-ion, mais au prix du plomb, ce qui les rend très attrayantes pour l’industriel consommateur.

 

La SNAM est-elle toujours à considérer simplement comme une entreprise de recyclage ? N’est-il pas aussi une entreprise industrielle, une fonderie, qui assemble de nouveaux produits par l’innovation ?
En interne, on commence à parler du SNAM Groupe, puisqu’on pense à y intégrer un laboratoire de R&D, des laboratoires de conception de produits chimiques. Nous avons également un centre de développement électronique, ainsi qu’une usine de fabrication de batterie. Cela commence effectivement à correspondre à une vision écosystémique d’activités industrielles, en synergie les unes avec les autres, sans beaucoup de ressemblance avec ce que l’on appelait il y a encore quelques années le secteur de l’environnement. Sans le stigmatiser, l’environnement et le recyclage étaient perçus comme un conglomérat de plusieurs entreprises individuelles de « ferailloux », et cette image n’était finalement pas si fausse. L’idée, sous ma gouvernance, est de transformer cette entreprise en véritable industrie travaillant avec les mêmes normes qu’un constructeur automobile ou qu’un manufacturier de batterie en termes d’exigence qualité et de sécurité.

 

Il est intéressant de voir comment votre expérience permet de repenser, de transformer l’approche des métiers du recyclage par l’intelligence et l’innovation. Le recyclage devient une opération de conception originale et, quelque part, high-tech…
Le fait d’opérer dans cette vision écosystémique et circulaire de toutes nos interactions, dans le but d’avoir une empreinte la plus légère possible, ne correspond pas à l’image véhiculée par les fonds activistes. En parler, et rappeler que l’industrie a une carte à jouer à travers l’intégration de savoir-faire très diversifiés, en se servant de sa rigueur et de son sens de la production sécurisée, est un point très important.

 

La RSE

Concernant la RSE, avez-vous la sensation d’être en avance, en tant que chef d’entreprise, par rapport aux pouvoirs publics et aux territoires ? Comment faire avancer les choses vis-à-vis de cette notion d’implication dans la responsabilité sociale et environnementale ?
La problématique de la RSE est de donner de l’importance à ce qui nous entoure, aux gens comme à l’environnement, à l’aspect communautaire ; si bien que cette primauté est trop souvent perçue comme une pollution quant à la capacité de générer du profit. Si on considère cette notion comme un boulet pénalisant la constitution du profit, cela ne peut pas fonctionner. Ce n’est malheureusement pas forcément à l’État d’aller trouver des réponses à tous les sujets.

Il est possible, en effectuant des petites retouches à ce que l’on fait déjà, de faire des pas de géant. Prenons un exemple concret : dans le cas de l’environnement, il existe depuis longtemps une législation qui nous oblige à recycler les batteries usagées car elles contiennent, pour beaucoup d’entre elles, des métaux lourds. Cette réglementation européenne est très ambitieuse. Or, on s’aperçoit que lorsqu’elle est ressentie comme un frein au profit instantané, le premier réflexe des industriels est de chercher un moyen soit de la contourner, soit de rendre cet effort le moins coûteux possible.

L’industrie a une carte à jouer à travers l’intégration de savoir-faire très diversifiés, en se servant de sa rigueur et de son sens de la production sécurisée.

Cette législation sur les batteries est aujourd’hui légèrement retouchée pour y ajouter un objectif, relativement modeste au démarrage : quatre pour cent des produits neufs devront contenir des composants issus du recyclage. Quatre pour cent, ce n’est pas une révolution, mais cela permet aux industriels de boucler la boucle, de trouver intérêt à une économie qui peut devenir concrètement circulaire. Par cette petite règle, on les invite à regarder en avant et en arrière de leur système : ils sont toujours dans l’obligation de recycler, mais ils commencent à chercher comment réintégrer ce qu’ils ont recyclé pour produire du neuf. Tous se projettent, maintenant, et cela change la donne.

 

La SNAM essaie de promouvoir un décloisonnement entre RSE, management des risques et excellence opérationnelle. On voit donc se dessiner, au travers de ce dont vous parliez, cette logique qui est celle de l’entreprise à mission, à la recherche du bien commun, au travers du pilotage du capital immatériel et de la recherche d’innovation. Comment ont évolué les questions de PCA, de plan de crise, et qu’est-ce que cela a changé par rapport à cette vision ?
Nous sommes passés de l’IARD au RSE… Cela se traduit par une prise de conscience de l’impact important de ces questions, qui est révélé par des situations brutales, comme celle de la crise que nous vivons actuellement.

La crise de la COVID, comme toutes les véritables crises, amène une accélération de l’Histoire. Je pressentais, il y a deux ans, qu’il était inéluctable que l’on finisse par trouver des exemples de RSE au sein de tous les métiers, que ce n’était qu’une question d’années avant que cette réalité ne finisse par germer. La crise a accéléré ce mouvement, et les gens se rendent aujourd’hui compte de l’importance de la vie des territoires, que l’on ne peut pas y laisser mourir l’emploi, qu’il y a une nécessité à ce que les entreprises s’y développent… Ces points deviennent maintenant des évidences admises communément.

La crise de la COVID, comme toutes les véritables crises, amène une accélération de l’Histoire.

Mon discours ne passe pas auprès de tous les gestionnaires de fonds activistes. Aujourd’hui, quatre-vingt pourcent des entreprises sont détenues par des fonds d’investissement, au lieu d’être la propriété d’entreprises industrielles ou de particuliers ayant vocation à développer, ce qui promet de complexifier notre capacité à convaincre…

 

Les risques liés à la cybercriminalité représentent-ils aussi un point qui interpelle, que l’on commence à prendre en compte et face auquel on commence à voir un changement des comportements ?
Cela commence. Jusque-là, quand vous étiez salarié d’une entreprise menacée par une “fraude au président”, c’est à dire une escroquerie visant à attaquer par captation d’information et usurpation d’identité pour voler de l’argent, vous pouviez attendre du chef d’entreprise, qu’il trouve des solutions : puisque c’est “son problème”, la parade lui appartient.

Cela permet de démocratiser l’idée que ces risques sont l’affaire de tous.

Un point m’a marqué dans l’actualité de la crise de la COVID : on a assisté à des tentatives d’extorsion par le biais de ransomware, à savoir des logiciels qui rançonnent après qu’elles aient capté et emprisonné les données informatiques hospitalières d’un centre de traitement. Cette information a choqué les gens, qui se rendent compte que ces crimes peuvent viser tout le monde, que ce ne sont pas que les capitalistes qui peuvent en souffrir, que ce ne sont d’ailleurs surtout pas eux qui en souffrent. Cela permet de démocratiser l’idée que ces risques sont l’affaire de tous. Aujourd’hui, je considère que ce qui permet aux gens de partager une vision sur un danger commun représente déjà presque la moitié du chemin vers la solution.

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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