Jusqu’à quel point devrons-nous changer nos modes de vie ?
Entretien avec Jean-Philippe Dugoin-Clément, Vice-Président du Conseil Régional d’Île-de-France chargé de l’écologie et du développement durable et de l’aménagement

 

La conscience de l’importance de l’action en matière climatique et écologique est majoritairement partagée maintenant et a beaucoup évoluée depuis dix ans. Mais le pas à franchir pour les décideurs est de mesurer l’urgence à atteindre des résultats tangibles : 2030 c’est demain, et la concentration de CO2 continue de progresser au même rythme qu’avant. Questions au Vice-Président en charge de ce secteur au Conseil Régional d’Île-de-France.

 

Quels sont les enjeux liés aux impacts du changement climatique et de la mutation écologique sur la Région Île-de-France ?
La région Île-de-France a une place à part en France : c’est (en dehors de la Corse) la plus petite, mais c’est aussi la plus peuplée (12 Millions d’habitants), autant que la Belgique ; avec 28 % du PIB français, elle est la seule région française de taille mondiale. Lille, Lyon, Marseille ont une taille européenne.

C’est aussi une région très spécifique : elle est intégralement dépendante de son écosystème pour l’énergie (90 % est importée), son alimentation, ses ressources naturelles. Elle présente les plus grandes disparités sociales et territoriales avec des territoires hyper riches, et d’autres hyper pauvres.

Elle est aussi atypique, avec la plus forte densité de population sans équivalent en Europe, mais avec de fortes disparités territoriales 75 % de son espace est de l’espace naturel, 50 % de l’espace agricole, 25 % forestier.

La limitation en 2030 de la hausse de la température moyenne de 1,5 °C ne sera pas tenue. Il faut préparer un aménagement résilient dans tous les compartiments de la vie.

Elle est fortement impactée par l’évolution environnementale et climatique, notamment du fait de sa densité : innervée par la Seine, la Marne et l’Oise, elle est très sensible aux crues (derniers épisodes importants en 2018 et 2016), aux canicules (dernière en 2003, avec des écarts de température de 10 °C entre Paris et la grande couronne), à la pollution de l’air du fait de la concentration urbaine (8 à 10 grands centres urbains) et la concentration de mobilité. 25 à 40 % des espèces animales sont menacées par la course à l’abime que représente la disparition de la biodiversité, comme ailleurs malheureusement. Avec en prime, la prolifération d’espèces invasives (il y a 20 ans nous n’avions pas de chenilles processionnaires).

 

N’y a-t-il pas un problème de timing et d’urgence à traiter de ces questions ? N’est-ce pas au regard de ces impacts qu’il convient de juger une politique ?
Les enjeux sont effectivement très lourds, et ils grandissent au cours du temps : Le réchauffement et les émissions des gaz à effet de serre sont à la base de tout. La non habitabilité des logements ira croissant avec 5 à 6 semaines à plus de 40°C ; la biodiversité diminue, les forêts sont de plus en plus fragiles, ; la pollution de l’air rend la vie de plus en plus insupportable ; en même temps que les ressources en eau diminueront, les risques de crues fluviales augmentent.

Nous agissons sur les transports et sur le bâtiment, en accompagnant le changement au niveau des entreprises, des collectivités territoriales, et des populations pour diminuer les émissions de CO2 : elles peuvent être ralenties, mais pas arrêtées et la limitation en 2030 de la hausse de la température moyenne de 1,5 °C ne sera pas tenue. Il faut préparer un aménagement résilient dans tous les compartiments de la vie.

 

Le Développement durable dont vous êtes en charge n’est-il pas par nature une politique globale ? N’est-ce pas l’ensemble des politiques territoriales qui doivent contribuer à réduire l’impact du changement climatique, réduire les pollutions, assurer un développement global ?
Oui, c’est notre vision complète de la société qu’il faut revoir ! Il faut renforcer et mettre en concordance toutes les politiques publiques. Jusqu’ici, on a pâti d’un manque de fil directeur, d’un manque de cohérence entre nos politiques.

Le Conseil Régional est installé depuis 2015 (et moi-même depuis trois ans) avons construit une politique intégralement transversale et une série de stratégies sectorielles convergentes en termes d’énergie, de déchets, d’économie circulaire, de biodiversité, d’alimentation la Région a mené une politique structurante et une vision environnementale transversale : 10 milliards d’euros sur 5 ans, 1 euro sur 2 sera consacré au développement durable entre 2020 et 2024. On travaille sur l’objectif d’une Île-de-France décarbonée en2050, en fonction de nos compétences propres et des compétences non régionales.

Notre première COP régionale a associé toutes les parties prenantes et a produit 192 engagements.

Nous avons lancé en 2019 la 1re Conférence régionale des Parties (la 1re COP régionale) avec un triptyque pour une Région ZEN (zéro émission nette), ZAN (zéro artificialisation nette) et circulaire. Avec des objectifs intermédiaires en 2030 : triplement des énergies renouvelables, réduction de 50 % de l’énergie consommée, fin des bus émetteurs… Notre Plan vert visant à ouvrir 500 ha d’espaces verts a été dépassé de 100 ha.

La difficulté c’est que, hormis les lycées, nous ne sommes pas maître d’ouvrage et que l’on n’a à notre disposition qu’une politique d’incitation. Nous avons besoin de mobiliser et convaincre, d’objectiver les résultats de notre politique selon les territoires. Avec l’Institut Paris Région, nous avons modélisé les impacts en maille fine de diverses politiques publiques territoires par territoires. Il faut en effet accompagner chaque politique, montrer la nature des efforts à faire, ce qu’implique telle ou telle action et surtout prendre en compte la complexité des effets économiques, sociaux et environnementaux pour éviter l’effet gilet jaune !

Notre première COP régionale a associé toutes les parties prenantes (les entreprises, les collectivités territoriales, notamment) et a produit 192 engagements à traduire en politique publique via des appels à projets.

 

Ce plan a-t-il été décliné avec les Communes et Communautés ?
Oui, en lien avec le Plan de relance. Un Fonds « Résilience » a été construit pour apporter du financement aux TPE et PME, par bassin d’emploi. Cette réponse est coordonnée, mais la complexité administrative en Île-de-France rend très difficile l’avancement. Le Président Emmanuel Macron devait s’engager en 2017 sur la question du Grand Paris. Mais on n’a rien vu. Seule la structuration de la Métropole du Grand Paris au niveau de la Région serait pertinente à nos yeux : c’est la seule échelle qui permette de gérer tous les impacts des transitions, toutes les politiques publiques. Les territoires de Petite Couronne et de Grande Couronne ne peuvent vivre sans l’autre.

 

La Ville de Paris a mis en place un plan de Résilience. Que pensez-vous de cette idée de résilience ? Un tel plan ne devrait-il pas être porté au niveau de la Région ? Est-ce un projet pour la prochaine mandature ?
La résilience est à la mode. Cette politique de résilience doit être transversale car la pollution, les nuisances, les risques… sont au niveau de l’Île-de-France. C’est très bien que Paris s’y intéresse et il y a besoin d’entente entre Paris et la Région.

 

Nous vivons l’une des plus graves crises de l’après-guerre. Elle aura des conséquences majeures. L’action résolue sur l’environnement et le développement durable doit-elle et peut-elle être une direction majeure de la sortie de crise ?
L’aménagement et le développement durable sont des secteurs qui peuvent tirer la machine économique et aider à la sortie de crise. Cette crise a des impacts sociologiques, sur nos modes de vie (transport, travail, logement…). La réponse, ce sera un aménagement durable qui anticipera sur les besoins, et repensera le logement, le bureau, les transports, les espaces verts, le travail…

L’aménagement et le développement durable sont des secteurs qui peuvent tirer la machine économique et aider à la sortie de crise.

Le lien entre santé et environnement est présent dans cette crise : la transmission des virus à l’homme vient certainement du bouleversement de nos liens avec l’environnement. Cela pose donc le besoin de changement.

 

Quelles relations doivent exister, de façon pratique, entre l’économie et l’écologie et le social ? L’une de ces dimensions doit-elle toujours primer ? De quelles façons ?
La base des questions c’est la production de CO2, la consommation d’énergie carbonée qui provoque les émissions. On paie la sur explosion de consommation d’énergie, et la réduire veut dire :
– Des énergies propres : IL faut trouver un mix énergétique où la part du nucléaire doit peu à peu baisser et être remplacée par des énergies renouvelables, de l’hydrogène vert qui sera sans doute essentiel !
– Réduire la consommation énergétique notamment sur le bâtiment et les transports. On ne va pas le faire en interdisant, mais assurant l’acceptabilité des mesures, en aidant, en accompagnant.

En conclusion, le souhait des Français est d’aller vers la transition écologique. Cela a un coût. Il faut créer les conditions, mais pas à coup de normes, de taxes, d’interdiction. Pas sans acceptabilité sociale.

 

Et en introduisant de la compensation pour des populations fragiles ?
On a là aussi des limites et les personnes qui paient de plus en plus ne peuvent pas continuer. La transition ne se fera que si on investit de plus en plus massivement sur les questions énergétiques.

 

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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