Le local, le régional et le global
Entretien avec Éric Fournier, Maire de Chamonix, vice-président du Conseil Régional Auvergne Rhône Alpes délégué à l’environnement, au développement durable, à l’énergie et aux parcs naturels régionaux

 

La haute montagne est particulièrement sensible à la dégradation du climat et de l’écologie, et la petite ville de Chamonix symbolise les enjeux qui pèsent sur ces territoires, mais en fait sur tous les territoires. La réflexion du Maire de Chamonix sur ces enjeux, sur l’action locale à mener, prend d’autant plus de relief qu’il a la responsabilité de l’environnement à la Région Auvergne Rhône Alpes. Ce sont sur ces deux actions, leur articulation, qu’il s’exprime ici.

 

Vous êtes Maire de Chamonix, ville des plus symboliques en France de la relation avec la nature, mais territoire aussi le plus symbolique de l’effet négatif du changement climatique, de la pollution, de la transition écologique ; territoire de montagne sans doute les plus marqués par le changement climatique. Pouvez-vous décrire l’importance des impacts du changement climatique et de la transition écologique sur vos territoires de montagne ?
Chamonix cristallise beaucoup d’enjeux : si c’est une petite ville, en terme démographique, c’est un site qui possède un fort rayonnement. Son environnement naturel exceptionnel en fait une zone à très forte attractivité. C’est l’un des lieux les plus cités dans la littérature scientifique au XVIIIe siècle, avec les Lumières, mais aussi avec le début de l’observation scientifique dans les Alpes, qui fait déjà à l’époque état de certains changements.

Comme toutes les zones de montagnes, elle est effectivement en situation d’urgence face aux impacts du dérèglement climatique. Il est aujourd’hui nécessaire de concilier ce milieu humain et touristique avec les enjeux climatiques de notre temps. Nous souhaitons faire de cette vallée un laboratoire des solutions, porté par la communauté montagnarde locale et le réseau associatif, aidé par les acteurs de la région, du département, de l’état, et s’engager dans un processus mettant en relation recherche scientifique et mesures opérationnelles concrètes. Un conseil scientifique est en train d’être mis en place, par exemple, pour nous aider à nous orienter en fonction des politiques publiques, et faire de ce sujet une composante de la vie quotidienne des Chamoniards, mais aussi du produit touristique que constitue la vallée.

 

Comment agissez-vous localement sur les causes de ces changements climatiques ?
On sait que la pollution de l’air, par l’émission de gaz à effet de serre, est le principal moteur de ces dérèglements. Chamonix est considéré comme un territoire vertueux sur ce point, grâce à des choix budgétaires et des mesures concrètes qui agissent sur les émissions locales. La gratuité des transports, bus et trains, par exemple, est mise en place depuis vingt ans et nous permet d’atteindre jusqu’à 50 % de déplacement par transport en commun pendant la période hivernale.

Un dispositif d’observation scientifique, regroupant toutes les communes des trois pays riverains du Mont Blanc.

Le dérèglement climatique va engendrer, et engendre déjà, des changements profonds de la flore, de la faune, de la température, et va nécessairement induire des transformations économiques. Pour réagir efficacement au niveau local, il est nécessaire de pouvoir évaluer ces changements et de créer un lien effectif entre observation et décisions concrètes. Nous avons donc développé dans le cadre du projet européen AdaPT Mont Blanc un dispositif d’observation scientifique, avec comme objectif l’élaboration de scénario climatiques spécifiques et le développement d’outils communs permettant de construire nos actions. C’est un travail collaboratif, regroupant toutes les communes des trois pays riverains du Mont Blanc.

 

Vous êtes Maire de Chamonix, mais aussi conseiller régional, délégué à l’environnement, comment envisagez-vous ce travail de transition à ce niveau régional ?
Ces deux niveaux territoriaux sont complémentaires. Le travail d’élu local est très structurant, d’autant plus dans ce contexte de crise sanitaire et climatique, car il est au contact de la réalité du quotidien et de l’application des mesures. Le mandat régional possède aussi une place importante, sur ces questions de transition par sa capacité à proposer une réflexion globale. Elle permet de garder une vision d’ensemble des spécificités de la région, notamment par rapport aux problématiques de l’énergie. On peut d’ailleurs proposer l’exemple des politiques des énergies renouvelables. Je défends personnellement pour la PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie), une proposition nationale, avec une application à l’échelle régionale, qui prenne en compte la diversité de potentiel des territoires. Toutes les régions n’ont pas la même dotation naturelle : en Auvergne-Rhône-Alpes nous avons par exemple un fort potentiel en matière d’hydroélectricité, mais ce n’est pas le cas partout. On voit donc l’importance d’une articulation entre la réflexion stratégique au niveau national et les applications locales sur le territoire.

 

Comment traduisez-vous les objectifs des PPE ? Que mettez-vous en place pour appliquer ces politiques localement ?
En 2016, nous avons confié à l’Agence régionale Auvergne-Rhône-Alpes Énergie Environnement (AURA-EE) un travail préparatoire constitué d’un état des lieux des stratégies déjà existantes et d’une projection pour l’horizon 2030 de notre potentiel de développement sur les énergies renouvelables. Nous avons délibéré sur ces objectifs dans le cadre de notre SRADDET (schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires) qui définit les grandes orientations de la politique régionale. (Notre document d’orientation pour l’énergie au niveau de la région a été voté sur cette base). L’agence a également crée pour nous un dispositif qui nous permette de faire le lien avec la maille locale : terristory.fr est un outil web de simulation, et de suivi regroupant toutes les données air climat énergie, à disposition de tous. Il permet notamment aux élus locaux de définir leur stratégie en matière d’environnement : il s’agit d’un outil d’aides à la décision. (À chaque citoyen d’avoir accès aux actions mises en place aux différents niveaux du territoire et d’en comprendre le potentiel. C’est un bon exemple de dispositif qui peut être utilisé à l’échelle locale.)

 

La réduction de la consommation est un autre élément important à prendre en compte dans cette dynamique de transition écologique. Cet aspect « sobriété » est-il important dans votre action au niveau du territoire ?
Si on souhaite atteindre les objectifs fixés, notamment sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la décarbonisation, il est impératif d’agir sur ces deux volets : produire mieux, donc produire plus d’énergies renouvelables, mais aussi consommer moins. Globalement, sur l’ensemble des territoires on peut constater des avancées positives sur ce premier point, on est en revanche assez en retard sur le deuxième. Il faut trouver des solutions à mettre en place pour se diriger vers cet objectif de réduction de la consommation, tout en assumant malgré tout l’activité économique. À Chamonix, pour répondre à cet impératif, nous tentons par exemple de rendre l’activité du bâtiment plus durable en finançant chaque année la rénovation d’une centaine de résidences privées, ce qui équivaut à 2,5 % du parc par an. Il pourrait être intéressant de laisser davantage aux collectivités locales la possibilité d’expérimenter des dispositifs fiscaux, comme par exemple proposer une exonération partielle de la taxe foncière sous réserve d’objectifs de rénovations énergétiques.

Penser une économie circulaire, plus localisée et donc plus robuste, c’est une chance pour les grandes régions industrielles, car cette valeur ajoutée écologique a aujourd’hui sa place dans les relations de concurrence.

La transformation de l’économie et de l’industrie doit dans tous les cas être profonde, et la crise actuelle peut être un facteur d’accélération très important. Penser une économie circulaire, plus localisée et donc plus robuste, c’est une chance pour les grandes régions industrielles, car cette valeur ajoutée écologique a aujourd’hui sa place dans les relations de concurrence.

 

Comment penser globalement ces transformations dans le contexte de la relance ?
Il faut travailler sur des politiques dont la cohérence est donnée au niveau national, mais qui laisse plus de place aux décisions du territoire dans une dynamique de décentralisation. Créer des dispositifs d’accompagnement et de soutien des acteurs locaux, qui sont en lien direct avec le territoire et son identité, et qui sont donc les plus à même de mettre en place ces transformations, nécessaires pour répondre aux objectifs impératifs comme par exemple la préservation de la biodiversité, dont on parle assez peu.

 

Les investissements qu’on peut faire dans cette direction réconcilient des problématiques importantes : l’environnement, l’économie et le social.

 

Selon vous, comment faire en sorte que cet objectif majeur soit davantage pris en compte ?
En faisant un travail de pédagogie sur ses enjeux, car ils sont fondamentaux. Quelles sont les conséquences de l’appauvrissement de la biodiversité sur la vie quotidienne ? Quels changements cela implique sur nos territoires ? Quelle remise en cause des activités humaines elle génère ? On retrouve ici encore je pense l’importance d’une certaine transversalité.

 

Pensez-vous que ces problématiques environnementales peuvent être un élément majeur, une direction à la sortie de crise ?
J’en suis convaincu. Les investissements qu’on peut faire dans cette direction réconcilient des problématiques importantes : l’environnement, l’économie et le social. La transition vers une économie circulaire, par exemple, redonne des avantages compétitifs aux entreprises françaises. L’aspect écologique augmente l’attractivité des parcs d’activités. Avec la relocalisation, on donne des réponses évidentes à des problèmes sociaux. L’axe de la transition environnementale est donc un levier essentiel, mais aussi stratégique pour la sortie des crises actuelles.

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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