Priorités transition écologique et justice sociale
Entretien avec Jérémy Camus, Vice-président de la Métropole de Lyon en charge de l’agriculture, de l’alimentation et de la résilience du territoire

 

Après l’interview de la Première Vice-Présidente de la Métropole de Lyon en charge de l’économie, l’interview du Vice-Président en charge de l’agriculture, l’alimentation et la résilience apporte un éclairage précis sur les priorités données à l’alimentation saine, bio, localement produite et plus justement distribuée ; à une prise en compte des mutations écologiques et climatiques, dans les questions énergétiques, logistiques et d’espaces verts.

 

La Métropole de Lyon vient de voter son Budget et la Programmation pluriannuelle d’Investissements qui définissent clairement vos grandes priorités et votre stratégie.
Les deux axes stratégiques, qui sous-tendent la Programmation pluriannuelle d’investissement (PPI) de la Métropole (3,6 milliards d’euros, le Plan d’Investissement le plus élevé dans l’histoire de la Métropole) sont :
– la transition écologique ambitieuse dans la justice sociale, qui a sous-tendu l’ensemble de notre campagne ;
– la lutte contre les précarités, en réponse aux besoins des plus fragiles habitants de la Métropole.

L’un et l’autre s’imbriquent dans chacune des feuilles de route de chaque délégation, dont la mienne à l’agriculture, l’alimentation et la résilience du territoire.

 

Vous voulez aussi réduire les inégalités territoriales …
L’équité territoriale, l’équilibre entre territoires métropolitains est effectivement le troisième grand pilier de notre politique. La Métropole, ce sont 59 communes, et beaucoup de réalités différentes entre territoires de l’Est, l’Ouest, du Nord et du Sud ou de l’hypercentre. Nous avons la volonté, à travers la démarche métropolitaine, d’amorcer un rééquilibrage.

Le premier pilier vise à la justice alimentaire, la lutte contre toute forme de précarité alimentaire, à travers une politique des « territoires de zéro précarité alimentaire ». Le deuxième pilier veut renforcer l’autonomie alimentaire de notre Métropole…

Cela s’est exprimé récemment par le vote d’un Pacte métropolitain entre la métropole et les 59 communes avec une grande nouveauté : donner aux Conférences Territoriales des Maires la possibilité (et les moyens budgétaires) pour décliner des actions sur des axes prioritaires de la PPI métropolitaine. Cette possibilité s’exercera à l’échelle des bassins de vie, qui rassemblent plusieurs communes au sein des Conférences territoriales des maires. Elle concernera les enjeux de l’habitat, du développement économique, de l’alimentation…

 

Quelle est la spécificité du territoire en matière agricole ?
La Métropole comporte 40 % d’espaces naturels et agricoles (soit 24 000 ha), dont 20 % d’espaces agricoles et 20 % d’espaces naturels. 10 000 ha sont en zones de Protection des Espaces Naturels et Agricoles Périurbains (PENAP), dispositif réglementaire qui sanctuarise ad vitam aeternam la vocation agricole de ces territoires.

 

Une étude avait marqué que 30 % des habitants ne se nourrissent pas correctement, et 15 % de la population ne mange pas tout à fait à sa faim. Il semble que c’est au cœur de vos préoccupations politiques…
Les deux piliers de la PPI se déclinent dans ma feuille de route.

Le premier pilier vise à la justice alimentaire, la lutte contre toute forme de précarité alimentaire, à travers une politique des « territoires de zéro précarité alimentaire ».

L’équité territoriale, l’équilibre entre territoires métropolitains est effectivement le troisième grand pilier de notre politique.

Le deuxième pilier veut renforcer l’autonomie alimentaire de notre Métropole : nous avons seulement 5 % d’autonomie alimentaire (95 % de ce qui est consommé par nos habitants vient de l’extérieur du périmètre de 50 km autour de la Métropole). 95 % de ce qui est produit quitte notre Métropole. Nous voulons renforcer cette autonomie alimentaire par une action de résilience du système alimentaire, en travaillant sur toutes les facettes de la chaîne alimentaire, du foncier jusqu’à l’assiette servie dans les restaurants, les restaurants scolaires, chez les habitants.

 

Comment envisagez-vous préserver les terres agricoles et les PENAP en général ?
Sur ces 10 000-12 000 ha de terres agricoles il y a une grande partie qui n’est pas destinée à nourrir nos habitants. Une grande partie de ces terres est aujourd’hui exploitée en « circuit long » et quitte la Métropole pour nourrir d’autres bassins de consommation.

Créer des « espaces test agricoles », des « mini-incubateurs » de paysans, qui mettent à disposition du foncier, de l’accompagnement et du matériel.

Une des premières actions consiste à orienter les cultures sur le sol métropolitain directement au profit de ses habitants. Par exemple, proposer des débouchés en « circuit court » d’une production de lentilles cultivées par des céréaliers plutôt orientés sur le « circuit long ». Il s’agit, de « renverser la vapeur » et de rééquilibrer l’emploi des terres vers des usages nourriciers pour la Métropole, au détriment de terres assurant du « circuit long à l’export ».

 

71 % de la production des céréales sont destinés à la consommation des habitants locaux…
Cela pourrait être un peu plus – et c’est un autre volet de la politique agricole – si l’on renforçait la transformation locale. On pourrait imaginer demain que du blé cultivé sur la Métropole serve à produire le pain qui est fortement consommé sur la Métropole. Encore faut-il avoir localement les outils de la transformation pour pouvoir fabriquer la baguette pour les cantines, les restaurants et les boulangeries de la Métropole.

 

C’est un des volets de votre action : renforcer les moyens de transformation ?
Exactement, c’est agir sur le développement des outils de transformation, que ce soient des meuneries, conserveries, légumeries, casseries d’œufs.

 

L’agriculture bio ne semble pas être très développée : elle ne représente que 8 %…
Ce secteur n’est pas très développé. Il pourrait l’être plus ; ça fait partie d’un autre grand enjeu de ce mandat : c’est développer l’agriculture biologique et de proximité. En l’occurrence, un des marqueurs forts sur ce mandat, c’est d’utiliser la commande publique pour créer des effets de levier, donner des débouchés aux producteurs locaux. En l’occurrence, notre commande publique, c’est 24 000 repas à produire tous les jours pour les collèges de la Métropole, parce que la Métropole est en charge aujourd’hui de gérer les 80 et quelques collèges qui sont sur le territoire métropolitain et qui étaient dans l’ancienne compétence départementale. Avec ces 24 000 assiettes à produire l’objectif est d’atteindre le 100 % bio dans les assiettes de nos collégiens d’ici à la fin du mandat. Cela permettra d’offrir des débouchés aux producteurs qui souhaitent se convertir ou qui souhaitent se lancer dans l’agriculture biologique, un débouché pérenne, de la visibilité pour se lancer dans le bio.

 

Quels sont vos objectifs en termes de production locale consommée sur place, en pourcentage ?
5 %, c’est le niveau de notre autonomie alimentaire. La stratégie alimentaire se donnait comme objectif de passer de 5 à 15 %, ce qui est déjà énorme ; cela paraît tout petit, mais c’est déjà un changement fort. Les plus grands changements sont à quantifier, surtout là où on a mis nos priorités. Nos priorités aujourd’hui : passer à 50 % d’approvisionnement local dans les assiettes des enfants et collégiens.

Et puis, c’est augmenter l’accessibilité de cette alimentation locale, avec des produits frais, peu transformés, pour celles et ceux qui aujourd’hui en sont éloignés. Là on revient sur le deuxième pilier de ma feuille de route, la justice alimentaire, l’accessibilité pour toutes et tous à cette alimentation saine et de proximité. C’est un gros travail. Vous avez cité des statistiques relativement alarmants : 30 % de répondants déclarent de ne pas avoir les moyens de se nourrir correctement. Et là, nous créons des outils de distribution adaptés au public en question.

 

De quelle façon allez-vous reformer la logistique du « circuit court » ?
En fait, l’enjeu aujourd’hui est de mettre en place un service de logistique qui assure :
– aux producteurs, la logistique et la distribution de leurs produits ;
– aux consommateurs, une logistique de « derniers kilomètres », décarbonée.

Ce service à mettre en place au cœur même de la ville alimentera les commerces, les collèges, les restaurants avec l’alimentation de proximité.

Il y a donc là un hub logistique à créer sur la Métropole qui devra intégrer ces deux aspects : services aux producteurs, services aux commerçants, aux clients, et, donc un espace de stockage temporaire et de distribution point à point sur le centre de Lyon.

 

S’agit-il d’un nouveau modèle agricole et d’un nouveau modèle économique ?
Il y a clairement un enjeu à répondre aux « nouveaux arrivants » dans le monde agricole. Tout le monde n’a pas de lien avec le monde agricole, de famille avec patrimoine et foncier agricole. Et pourtant, on souhaite retourner à ces métiers parce qu’on y trouve du sens, parce que ce sont des métiers qui redeviennent un peu plus attractif qu’auparavant.

Malgré tout l’« agri bashing » que l’on peut entendre, il reste des gens qui ont des vocations fortes pour ces métiers permettant de nourrir les autres. Donc, il y a un enjeu à proposer les outils, des moyens, un accompagnement leur permettant de se lancer dans ce nouveau métier. On a décidé d’y répondre de deux façons :
– Créer des « espaces test agricoles », des « mini-incubateurs » de paysans, qui mettent à disposition du foncier, de l’accompagnement et du matériel. Les gens intéressés à se lancer dans ce monde agricole peuvent se tester, tester leurs débouchés économiques, tester leurs vocations. Ils peuvent avoir au bout de un, deux ou trois ans la certitude qu’ils sont prêts à se lancer, ou de se rendre compte dans quelques mois que ce n’est pas leur « tasse de thé ». La Métropole peut préparer le foncier qui leur permette de se lancer sur leurs propres activités.
– Préparer d’autres modèles d’entrepreneuriat. Face au modèle d’entrepreneuriat individuel tel qu’il a été promu au cours de ces derniers années de l’agriculture, où l’entrepreneur est seul à prendre des risques, à s’endetter, voire isolé dans son exploitation, il s’agit maintenant d’aller vers des modèles plus coopératifs, plus collectifs, qui permettent à ces gens de partager les risques, des modèles où on n’est plus dans une forme d’entrepreneuriat pure et simple, mais dans les formes d’entrepreneuriat salarié à travers la création d’un coopératif d’activité et d’emploi. Ce que l’on retrouve d’ailleurs dans les professions « tertiaires » aujourd’hui, où beaucoup de professions libérales qui créent aujourd’hui des coopératives d’activités et d’emplois qui leur permettent à la fois d’être indépendants, mais de bénéficier aussi du statut de salarié, protégé par rapport au statut d’entrepreneur qui prend beaucoup de risques. Autant on peut prendre des risques quand on a des marges de manœuvre fortes en termes de débouchés économiques, autant, quand les débouchés économiques sont relativement réduits, tendus, il est intéressant d’avoir des protections « au cas où… ».

Créer une prise de conscience des enjeux de résilience dans l’ensemble de nos politiques publiques ; produire un document stratégique, mais aussi une « incorporation technique », une véritable déclinaison opérationnelle de ces enjeux.

C’est une autre façon de faciliter la sortie de ces « porteurs de projet » : certains souhaitent s’engager, mais pas forcément toute leur vie dans ce métier. On voit aujourd’hui beaucoup de gens qui changent leur métier deux-trois fois dans leur vie. Pourquoi pas pour les agriculteurs qui, pendant un temps, peuvent se lancer en tant que paysans, puis au bout d’un moment, d’arrêter, et refaire un autre métier ? C’est plutôt dans l’air du temps. Donc, ce n’est pas nier l’entrepreneuriat individuel, le dévaloriser, c’est juste amener une solution à des gens qui sont aujourd’hui handicapés quand ils souhaitent se lancer.

 

Vous avez proposé à la mi-avril votre plan alimentaire territorial (PAT). Vous avez une ambition politique forte. Est-ce que 10 millions d’euros – le budget alloué – va suffire pour une grande agglomération comme la Métropole de Lyon ?
Près de 10 millions d’euros, c’est déjà quatre fois plus que lors du précédent mandat. Ce n’est certes pas aussi important que 3,6 milliards d’euros de la PPI. Mais c’est un budget qui permet de « changer d’échelle ». Il ne s’agit plus de suivre les acteurs qui sont en train de faire les choses, mais d’être dans un accompagnement pour les aider à changer d’échelle.

De plus, il y a d’autres leviers : il y a des fonds européens pour accompagner ces politiques ; le plan de relance, qui va, j’espère, accompagner notre projet alimentaire territorial. Je considère souvent les 10 millions d’euros de la délégation comme un levier : j’ai donc quatre fois plus d’« effet de levier » qu’auparavant. Et le levier de la commande publique est assez importante.

 

Pour atteindre ces objectifs aussi ambitieux, l’action sur les territoires propres à la commune suffira-t-elle ? Des accords avec des collectivités hors métropole, voisines, est-elle possible ?
Cela fait partie de nos objectifs. D’ailleurs, je siège aussi en tant que Vice-Président de l’agence d’urbanisme de Lyon, et j’y ai demandé que l’on crée un « Observatoire de transition et de résilience alimentaire », un espace où viendrait coopérer l’ensemble des territoires dans un périmètre de 50 km autour de la Métropole. L’agence de l’urbanisme traite déjà avec tous ses territoires et on va essayer de créer un endroit de coopération. J’ai aussi pour objectif des contrats de réciprocité avec ces territoires, entre une métropole plutôt consommatrice et des territoires producteurs, la « ceinture verte » nourricière. De toute façon, le PAT lyonnais ne correspond pas uniquement au « périmètre administratif », il s’étend à minima sur 50 km autour de Lyon, le périmètre que l’on appelle souvent le « cadre métropolitain lyonnais » en matière d’urbanisme.

 

Votre Délégation comprend l’agriculture, l’alimentation et la résilience du territoire. Le plan de résilience de la ville de Paris est exemplaire. Est-ce que c’est un plan de ce type que vous avez envie de faire suivre ?
Dans ce terme de résilience du territoire on intègre la prospective, l’anticipation des grands changements des 10, 20, 30 prochaines années, et la notion de coopération interterritoriale, avec les territoires voisins, et pas seulement dans le domaine de l’agriculture, mais en matière de mobilités, de développement économique, d’habitat, etc.

Dans ce cadre, je suis en train de faire travailler les équipes de la Métropole sur un « benchmark », un comparatif d’actions de résilience qui ont été faites dans d’autres métropoles ; évidemment, la Ville de Paris fait partie des exemples. J’ai deux enjeux : créer une prise de conscience des enjeux de résilience dans l’ensemble de nos politiques publiques ; produire un document stratégique, mais aussi une « incorporation technique », une véritable déclinaison opérationnelle de ces enjeux.

 

L’une des difficultés, pour une telle politique est d’être complètement intégrée dans l’ensemble des politiques de la ville, et non pas avoir une direction de résilience en soi. Avec une métropole et une direction politique plutôt homogène, n’est-ce que c’est plus facile ?
C’est plus facile dans le sens où l’on tend toutes et tous vers le même objectif. J’ai déjà demandé à nos services de démontrer ce en quoi les politiques publiques inscrites dans la feuille de route et dans la PPI pouvaient contribuer à améliorer la résilience de notre métropole. Il ne s’agit pas de réinventer des actions spécifiques liées à la résilience. Mais de prendre en compte, dans un esprit de résilience et de gestion des biens communs, les évolutions dans chacun des secteurs d’action politique métropolitaine. C’est un énorme chantier. C’est déjà bien de se rendre compte que finalement la politique va vers la transition écologique, vers la justice sociale, mais aussi vers l’amélioration de notre résilience.

À propos de résilience, la notion d’hospitalité me tient à cœur. On parle de l’« hôtel de la métropole », de l’« hôtel de ville », de l’« hôtel de la région », mais finalement cette dimension hospitalière s’est perdue au fil du temps au profit de plus de technicité, plus de politique, etc.

Une collectivité résiliente, passera par l’appropriation de ces enjeux de résilience par la population. Comment la collectivité, doit-elle accompagner ces populations qui souhaitent s’engager dans cette voie de résilience. Plutôt par l’ingénierie, la finance, ou par nos capacités d’hospitalité (qui ouvre sur la prise en compte de l’autre) ? Il y a tout en travail conceptuel que l’on est en train de mener pour affiner notre rôle.

 

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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