Répondre à l’urgence écologique, sociale et démocratique
Entretien avec Stéphane Pfeiffer, Adjoint au maire de Bordeaux chargé du service public du logement et de l’habitat, de l’emploi, de l’économie sociale et solidaire et des formes économiques innovantes

 

Le 2e adjoint du Maire de Bordeaux a une Délégation aux dimensions sociales et économiques importantes, qui sont ici clairement exposées. L’ESS a en effet cette dimension d’innovation sociale, de solidarité, mais aussi de développement économique bien en phase avec les objectifs de la Ville, écologique, sociale et démocratique. Cette vision sera complétée, dans ce numéro, par l’interview du Maire, Pierre Hurmic.

 

La Ville de Bordeaux vient de voter son Budget. Dans quel cadre général inscrivez-vous votre politique ? Dans quelle mesure la nouvelle volonté politique de la ville est-elle inscrite dans son budget ?Effectivement, on voit notre volonté politique à travers le budget, dans le contexte des contraintes et des limites budgétaires liées à la pandémie.

La nouvelle équipe municipale qui est arrivée au pouvoir en juillet dernier, dans un contexte spécifique lié à la COVID-19, s’est fixé comme objectif de mettre à plat un certain nombre de politiques et de surmonter la « déconnexion » apparue ces dernières années entre les élus et la population. En termes des pratiques politiques, il s’agit de faire la transition d’un pouvoir très centralisé vers un pouvoir avec une prise de décision très collective, transversale, basée sur l’intelligence collective.

La politique de la nouvelle équipe municipale est centrée sur trois principaux enjeux, dont le premier est l’urgence écologique : à l’échelle municipale il s’agit de la végétalisation, de la remise de la nature en ville, de la lutte contre les coups de chaleur, de la place du vélo et du piéton dans la ville, avec sécurisation de leurs trajets et de leurs modes de déplacement, etc. Un autre volet important, c’est agriculture urbaine et l’alimentation.

En termes politiques, il s’agit de faire la transition d’un pouvoir très centralisé vers un pouvoir avec une prise de décision très collective, transversale, basée sur l’intelligence collective.

Deuxième enjeu de la nouvelle équipe municipale : l’urgence sociale. D’un côté, il y a l’image de Bordeaux « ville bourgeoise », avec une bonne partie de la population qui vit bien, de l’autre côté, il y a des quartiers très pauvres, des poches de pauvreté, une « précarisation » de certaines couches de la population. En matière de logement, la ville est très en retard au regard des obligations de la Loi SRU (solidarité et renouvellement urbain), avec un déficit des logements sociaux, ainsi qu’une absence d’encadrement et de régulation du marché privé.

Enfin, le troisième enjeu, c’est l’urgence démocratique, la transition d’une « démocratie consultative » vers une « démocratie participative », où la population peut participer à la prise des décisions.

L’objectif global est, in fine, de construire une ville apaisée où on peut vivre sereinement, une ville verte avec des trajets piétons sécurisés, un réseau étendu de commerces.

 

Quel est le lien entre cette urgence démocratique et les rapports que vous voulez établir avec les communes voisines, voire entre les différentes communes au sein de la Métropole ?
Il y a toujours eu une forme de solidarité, une coordination, un travail en commun avec les autres communes de la Métropole. Aujourd’hui il s’agit d’étendre ces pratiques, de décentraliser et de construire de nouvelles formes de solidarité au-delà des frontières de la Métropole.

 

Quelle est la surface des exploitations agricoles dans le périmètre de la ville ?
La superficie des terrains agricoles sur Bordeaux est très petite. Seulement quelques hectares peuvent être utilisés dans le cadre de l’agriculture urbaine. Par contre, la ville de Bordeaux est propriétaire d’un certain nombre de terrains, en dehors de la ville dans la « ceinture maraîchère » au nord de la ville, peu utilisés, qu’il s’agit de remettre en exploitation et mieux valoriser, notamment en recrutant des nouveaux maraîchers.

 

Quels sont vos objectifs en termes de l’économie sociale et solidaire (ESS), de l’emploi et des formes d’économie innovante ?
Notre premier objectif en matière d’ESS consiste à remettre celle-ci non seulement dans le champ de la solidarité, mais aussi dans le champ du développement économique en général, ainsi que de celui de l’emploi et de l’insertion. Les deux derniers champs sont profondément liés : la création de l’emploi est impossible sans développement économique.

Deuxième objectif : montrer que le système économique dans sa forme actuelle n’est pas indépassable, que l’on peut le changer, le transformer, et que la collectivité peut contribuer à le faire.

Remettre l’ESS dans le champ de la solidarité, du développement économique.

L’ESS est un moyen pour engager la transition économique sur la base d’approches collectives, de répartition des bénéfices, de réinvestissement de la grande partie des excédents dans l’action coopérative ou dans de nouveaux projets. Ainsi, la richesse créée localement reste et circule dans le territoire.

Une autre raison de l’intérêt de l’ESS, c’est son côté démocratique. L’ESS est un moyen de remettre de la démocratie dans le champ de l’économie, de construire une économie fondée sur les besoins des habitants et du territoire – non pas l’inverse – avec un tissu local et une économie de proximité. Par exemple, aujourd’hui il est difficile de trouver un poissonnier à Bordeaux.

Enfin, dernier objectif, social : changer les rapports avec les habitants, les amener à participer dans le processus décisionnel, transformer les habitants en « co-porteurs » de projets.

 

Comment, sur quel axe et avec quel levier envisagez-vous de mettre ces objectifs en œuvre ?
Nous sommes en train de définir le cadre, une feuille de route de la politique en matière de l’ESS.

Le premier levier d’action, c’est de profiter du cadre transversal de l’ESS et d’assurer l’adhésion à ce modèle de tous les élus de la majorité, de toutes les directions de la ville. Il faut placer l’ESS au cœur d’un effort collectif. Il y a aussi l’enjeu financier, la nécessité d’avoir les fonds nécessaires pour investir dans ce domaine. Or, si au niveau de la métropole le budget s’élève à 4 millions d’euros, le budget de la municipalité est de l’ordre de 120 000 euros (avant il n’était que seulement de l’ordre de 20 000 euros). Certes, le Département, le Conseil régional et la Métropole interviennent en cofinancement des projets ; nous envisageons de renforcer la coordination et le travail commun des collectivités sur la base d’une convention dans le domaine de l’ESS. Ces financements nous permettent de mettre en place de nouveaux projets et à soutenir les dynamiques territoriales, à promouvoir la coopération économique territoriale et à structurer les filières, souvent liés aux enjeux écologiques.

La définition et le développement de ces grands filières, souvent émergentes, est un autre levier de la promotion de l’ESS. Nous avons identifié quatre filières et déjà commencé à travailler sur deux d’entre-elles : premièrement, la livraison à vélo avec des entreprises locales ; deuxièmement, le traitement des déchets organiques avec 8 à 10 structures ESS. D’un côté, nous essayons de conjuguer leurs activités et à les inciter à coopérer davantage, de renforcer leurs capacités pour avoir le potentiel de chercher de plus gros marchés.

Montrer que le système économique dans sa forme actuelle n’est pas indépassable, que l’on peut le changer, que la collectivité peut contribuer à le faire.

Nous avons beaucoup d’initiatives et de projets dans le domaine de l’ESS, beaucoup de structures et de projets de création d’entreprise. Bordeaux a un incubateur d’innovation sociale, ATIS, qui travaille dans ce domaine ; il y a aussi une Chambre régionale de l’ESS qui fait partie de l’écosystème local.

Les deux autres filières sont l’alimentation (activité des traiteurs, agriculture urbaine, récupération des invendus, etc.) et – ce qui peut paraître un peu surprenant – le textile (ateliers de couture, marques de vêtements locales, recyclage des vêtements, mode).

Il y a d’autres leviers importants pour le développement de l’ESS : la recherche des financements et la facilitation d’accès aux locaux et au foncier au niveau de la ville et de la Métropole – qui, par exemple, travaille à la création d’une foncière ESS.

La ville de Bordeaux travaille avec un collectif d’acteurs de l’ESS qui a créé un « village de réemploi » : il s’agit de récupérer, de transformer, et de revendre des objets d’occasion.

La ville de Bordeaux travaille avec IKOS, un collectif d’acteurs de l’ESS qui a créé un « village de réemploi » : il s’agit de récupérer, de transformer, et de revendre des objets d’occasion. L’idée est de faire une sorte d’« IKEA de réemploi ». C’est à la fois un projet de transition écologique, un projet social et d’insertion, d’économie solidaire et de création d’emplois. Cette initiative permet de démontrer, d’une part, que l’ESS est capable de créer des emplois dans le domaine de l’environnement et du social, et, d’autre part, de renforcer le processus de coopération économique.

Afin de promouvoir l’ESS la ville envisage aussi d’élargir et de faciliter l’accès à la commande publique – qui est de l’ordre de 60 millions d’euros – des entreprises qui travaillent dans ce domaine.

 

Dans quelle mesure la loi Hamon – la « loi ESS » – a-t-elle facilité le développement de ce secteur ?
Le point clé de cette loi, c’est qu’elle « acte » l’existence de l’ESS. La loi définit les activités qui relèvent de l’ESS, rappelle et précise les dispositifs existants et met en place un certain nombre de nouveaux instruments. La priorité, en ce qui concerne cette loi, consiste à la mettre en œuvre dans son intégralité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, notamment avec les Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE). Ensuite, l’ESS est d’abord une économie de proximité et il faut penser à « redescendre » les politiques publiques liées à l’ESS dans les territoires, de soutenir les politiques ESS à ce niveau. Enfin, il faut que les différents ministères « s’approprient » de cette loi et la mettent effectivement en œuvre.

 

Quelle est l’idée qui inspire la création de la « Maison du logement et de l’hospitalité » à Bordeaux ?
C’est un projet municipal qui fait partie du programme de notre liste. C’est un outil qui permet de toucher les locataires, les propriétaires, un lieu de ressources pour trouver les réponses à leurs questions. Donc, il y a le côté d’« accès aux droits », l’idée de créer un lieu unique d’accès aux informations nécessaires. Je pense qu’il faut aller au-delà pour créer un « tiers-lieu » du logement et de l’habitat de manière plus générale avec, aussi, un espace plus associatif, dédié aux associations qui travaillent dans les domaines de l’aide à l’accès au logement, du traitement des déchets, de sensibilisation aux enjeux écologiques, accompagne les personnes dans l’habitat, etc. On peut aussi réfléchir à faire de cette maison un lieu de débats autour du logement et imaginer un pôle entrepreneurial et économique.

 

Quel est pour vous le sens de la notion de l’hospitalité ?
Il s’agit, de mon point de vue, d’aider toutes les personnes qui sont à Bordeaux et qui n’ont pas de logement, qui sont à la rue ou dans les squats…

 

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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