À la racine des grandes mutations actuelles. Propositions pour les élections Présidentielles et Législatives
Entretien avec Pierre Calame, Président du Conseil de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme

Quelles sont les causes de la crise actuelle, quel est le rôle des sciences et techniques dans la transition actuelle, le rôle du droit, des territoires… autant de questions qui sont discutées avec Pierre Calame, auteur d’ouvrages sur l’économie, la démocratie et les transitions actuelles, à l’occasion de la présentation de ses propositions pour les élections présidentielles et législatives (1) de 2022. Elles permettent d’affiner « une vision de la société à venir, seule capable de mobiliser les énergies et les différentes générations autour d’un projet fédérateur ».

Ce qui est au cœur pour vous des problèmes du monde actuel c’est la « crise des relations ». Vous situez cette crise au niveau de la perte de la cohésion sociale, (il s’agirait de crise des relations entre individus) ; vous la situez entre l’humanité et la biosphère et entre les sociétés (impuissance à gérer les biens communs).

Ce sont là de réelles manifestations de la crise du monde actuel, mais pourquoi faire de la perte de cohésion sociale une « crise des relations entre individus » ? Cela ne se situe-t-il pas à un tout autre niveau ?
Que veut vraiment dire « crise des relations » ?

Toute communauté est fondée sur une idée simple : il y a communauté dès lors que chacun de ses membres prend en compte l’impact de son action sur les autres membres de la communauté. C’est pourquoi, comme je l’ai détaillé dans mon livre (2) « Métamorphoses de la responsabilité et contrat social », il est une valeur universelle qui n’est pas « les droits des individus » pris isolément, terme intraduisible dans beaucoup de langues mais c’est la responsabilité.
Depuis la seconde guerre mondiale nous avons voulu bâtir des communautés uniquement sur les droits et cherchons la cohésion à travers la confrontation de droits concurrents ; ça ne marche pas. Et c’est bien tout le processus d’affaiblissement de la cohésion sociale où, dans un pays comme la France on attend de l’État à la fois de rendre effectifs tous les droits et d’arbitrer entre droits concurrents.
La crise des relations entre humanité et biosphère est tout aussi évidente et est plus ancienne. Dans un livre passionnant, « Compagnons du Soleil » (La Découverte, 1992), coordonné par le grand historien africain Joseph Ki Zerbo, nous avons réuni une anthologie des textes produits par les différentes civilisations sur les relations entre humanité et biosphère. De tout temps ces relations ont entretenu un équilibre entre inclusion – les êtres humains partie intégrante de la biosphère – et exploitation – la biosphère vue comme une ressource exogène à exploiter. La modernité n’a plus vu que le deuxième terme : la biosphère ne faisant pas partie de la communauté on n’a aucune responsabilité à son égard, ce qui se manifeste dans les systèmes juridiques : ce qui est en dehors de la communauté est un « res nullius ».

Depuis la seconde guerre mondiale nous avons voulu bâtir des communautés uniquement sur les droits et cherchons la cohésion à travers la confrontation de droits concurrents.

Même crise dans les relations entre sociétés. Comme le montre lumineusement la grande juriste Mireille Delmas Marty en conclusion du livre collectif « Sur les chemins d’un jus commune universalisable » (3), le droit international actuel est un droit inter-étatique et le grand défi est de construire la communauté de destin mondiale sans laquelle nous serons incapables de gérer notre bien commun.

Vous explicitez votre pensée en précisant : « Notre monde moderne a fondé son efficacité opérationnelle sur l’art de séparer : avec le développement des sciences et techniques nous finissons par être dépossédés de nous-mêmes, de la naissance à la mort pris en charge par de grandes institutions qui nous convainquent de notre propre inaptitude à le faire ; un mouvement de réappropriation est nécessaire ; – nous avons exalté l’efficacité. »

Le coupable serait-il donc, dans le monde moderne, « le développement des sciences et des techniques qui nous dépossèdent de nous-mêmes » ? « (…) l’efficacité opérationnelle obtenue au prix du sacrifice de la relation et promue par les grandes institutions État et grandes entreprises » ?
N’y a-t-il pas danger à critiquer ainsi les sciences et les techniques ?
Ne risque-t-on pas de promouvoir des notions qui vont se retrouver dans divers grands mouvements sociaux actuels aux pensées confuses anti-techniciennes, anti-science et anti efficacité opérationnelle ?

Dans « Nous n’avons jamais été modernes », Bruno Latour critique non pas la science et la technique, mais la philosophie de la Modernité (née à la sortie du Moyen âge), et sa vision de la science et des techniques ainsi que celle de la nature : vision d’une science qui sépare l’homme et la nature pour mieux la dominer et la maîtriser, tout en construisant une foule d’objets techniques, hybrides de nature et de culture.

Ne serait-ce pas plutôt cette vision de la science et de la nature que développe la Modernité qu’il conviendrait de critiquer, plutôt que la science et la technologie elles-mêmes ?

C’est très exactement le sens de nos propositions ! Ce n’est pas « la science », objet abstrait consacré à la recherche d’une part de vérité assise sur un protocole de validation qui est en cause mais la nature de la recherche scientifique telle qu’elle a été conçue à partir du dix-septième siècle, qui précisément, voyez Malebranche, a réduit les animaux à l’état de machines, dont l’élevage industriel a poussé toutes les conséquences. Le mathématicien Nicolas Bouleau fait observer à juste titre qu’il existe deux types de démarches scientifiques, la démarche « quel que soit » et la démarche « il existe ». La première, sur le modèle des sciences physiques newtoniennes, ne s’intéresse qu’à la mise en évidence de « lois universelles », la seconde s’intéresse à la recherche de solutions dans des systèmes complexes. Le problème est que nous avons privilégié la première démarche sur la seconde. C’est particulièrement visible en agronomie ou en médecine. En outre, depuis la seconde guerre mondiale ce n’est plus la recherche scientifique des Becquerel ou des Curie qui se pratique mais une technoscience étroitement dépendante du système industriel. D’où une véritable fuite en avant dont le symbole a été l’« Appel d’Heidelberg » en 1992 : inspirée en sous-main par les industriels de l’amiante (voir le livre « les marchands du doute ») elle a été signée par des milliers de scientifiques invités à affirmer que tous les problèmes nés de la recherche scientifique et de la technologie seront résolus par plus de science et de technologie encore. On en retrouve les traces dans les visions qui aujourd’hui encore s’affrontent.

Ne serait-ce pas le productivisme, consumérisme, extractivisme qu’il faudrait condamner, qui partent de cette vision ?
Quel devrait être le rôle et la place de la science et de la technologie dans la « grande transition » ?

Cette manière de voir les choses postule une neutralité de la recherche scientifique, toujours avec cette utopie corporatiste des milieux scientifiques selon laquelle elle se situerait en surplomb de la société. Or, comme je l’ai montré dans mon livre « Métamorphoses », la recherche scientifique est un acteur de la société comme un autre et il est indispensable aujourd’hui de repenser le contrat social entre le monde scientifique (qui n’est pas « la Science » voire « la Raison » mais un corps social comme un autre, avec son idéologie, ses contraintes, ses dépendances à l’égard de l’État et des entreprises) et le reste de la société. C’est ce à quoi s’attache par exemple l’association Sciences citoyennes.

Le développement des Biens communs et de leur gestion collective (par des acteurs publics et privés) est souvent proposé comme un antidote contre le productivisme, cette vision de la production et de l’extraction dans le seul but de développer la consommation.

Qu’en pensez-vous ?
Ne serait-ce pas une proposition concrète à développer dans votre programme ?

La notion de Commun a été promue par Elinor Ostrom en réponse à l’idéologie du « tout marché » incarnée par le fameux article de Garet Hardin « la tragédie des communs (1968). Elle est essentielle. Mais qui dit commun dit communauté : il y a commun s’il y a une communauté, la possibilité pour chacun de ses membres d’en profiter et une gouvernance très stricte visant à maintenir l’intégrité du commun. Tout cela n’existe pas au niveau mondial et on le voit bien avec le climat. C’est très explicite dans notre programme à travers deux propositions : l’émergence d’une communauté mondiale de destin et une Déclaration universelle des responsabilités humaines fondement d’un droit mondial s’appliquant à tous les acteurs publics et privés. Sans ces deux transformations, la gestion des biens communs relève du vœu pieux.

Mais qui dit commun dit communauté : il y a commun s’il y a une communauté, la possibilité pour chacun de ses membres d’en profiter et une gouvernance très stricte visant à maintenir l’intégrité du commun.

Michel Serres, dès 1990, défendait l’idée d’un Contrat naturel (4), qui clorait le « pacte de guerre que nous menons contre la nature » pour un Contrat « passé entre les humains et le monde, laissé hors-jeu par le contrat social » et qui « octroierait une dignité juridique à la nature et définirait les droits de l’humanité envers elle »

Qu’en pensez-vous ?

L’intuition est bonne, la conclusion est fausse. Un contrat se passe entre des sujets aptes à conclure ce contrat. Ce n’est pas le cas de la nature. Je m’en explique longuement dans le livre « Métamorphoses ». L’idée de donner un statut juridique à des arbres, à des rivières, voire à la nature tout entière est une fiction pour continuer à faire comme si une communauté pouvait se construire uniquement à partir de droits qui se confrontent les uns les autres. Or le vrai sujet c’est la responsabilité. Dans le projet de Déclaration universelle des responsabilités humaines, que je commente dans le livre « Métamorphoses » l’idée de responsabilité à l’égard de ce que l’on a « sous sa garde » est cardinale.

Vous défendez avec force et justesse l’idée que « les territoires, bassins de vie, lieux d’enracinement concret de la société, espaces de coopération entre ses différents acteurs, sont appelés à jouer un rôle majeur dans la conception et la conduite de la transition. Il faut penser le monde à partir des territoires, car tous les défis du monde s’y manifestent, pour agir à la fois localement et globalement ».
Comment voyez-vous le développement d’une transition territoriale qui prenne en compte les concepts que vous défendez ?

À partir d’une vision globale de nos crises, développer à la fois la capacité des territoires à concevoir et conduire une transition systémique, ce qui implique aussi une réinvention du rapport entre État et territoires.

Les propositions travaillées avec des alliés de la Fabrique des transitions répondent précisément à votre question. Le territoire est par excellence le lieu à partir duquel « penser localement pour agir localement et globalement ». Ce n’est pas au niveau de chaque territoire que l’on peut mettre en place des quotas égaux pour tous en matière d’empreinte écologique ou une pluralité de monnaies ! Par contre c’est à partir de là que l’on peut articuler les différents éléments d’une transition systémique. D’où les deux volets des propositions : à partir d’une vision globale de nos crises, développer à la fois la capacité des territoires à concevoir et conduire une transition systémique, ce qui implique aussi une réinvention du rapport entre État et territoires, et promouvoir au niveau de l’Europe et de la France des réformes sans lesquelles l’action territoriale se heurtera à un plafond de verre.

Y a-t-il pour vous un lien entre transition territoriale et transition entrepreneuriale ?
Lequel ?

Le parallèle n’est pas entre territoires et entreprises mais entre territoires et filières de production, intégrant à la fois les entreprises donneuses d’ordres et les innombrables filiales, fournisseurs et sous-traitants entretenant avec elles, pour reprendre l’expression d’Alain Supiot, des « relations d’allégeance », quel que soit la forme juridique prise par cette allégeance. La loi de 2017 sur le devoir de vigilance est le premier pas dans la direction d’une responsabilité sociale exercée à l’échelle des filières en prenant en compte les relations de pouvoir en leur sein.

Propos recueillis par Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média

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Pierre Calame est ancien directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme de 1988 à 2009, président de son Conseil de fondation

(1) http://blog.pierre-calame.fr/post/2021/12/nourrir-de-fa%C3%A7on-transpartisane-les-propositions-politiques-pour-la-France-et-l-Europe
(2) Métamorphoses de la responsabilité et contrat social Pierre Calame Un projet de charte pour renouveler le contrat social et le droit international Préface Mireille Delmas-Marty (paru le 19 juin 2020)
(3) Sur les chemins d’un jus commune universalisable édition Mare & Martin
Mireille Delmas-Marty Kathia Martin-Chenut Camila Perruso Paru le 8 avril 2021
(4) Le contrat naturel Michel Serres Flammarion 2020

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