Le secteur du luxe et l’environnement. Des rapports renouvelés avec la nature ! 
Des leçons à tirer !
Hélène Valade, Directrice Développement Environnement du Groupe LVMH – Moët Hennessy Louis Vuitton

Le luxe est un secteur dans lequel les questions de l’environnement ont une importance stratégique : pas de luxe sans haute qualité environnementale ! Aussi est-il particulièrement intéressant d’y recueillir les réflexions et les actions en cette matière. Ce sont des thèmes parfaitement en phase avec l’écologie et très spécifiques qui sont mis en avant : la biodiversité et la régénération de la nature comme vecteurs de la lutte contre le changement de régime climatique ; le lien entre nature et créativité humaine comme ligne générale et mission de l’entreprise. Ce secteur en particulier serait-il en avance concernant le rapport à la nature ? 

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Après avoir été directrice du Développement Durable de Suez Environnement, vous êtes en charge de l’Environnement pour le Groupe LVMH, leader mondial du luxe, bien différente de l’entreprise Suez dédiée à l’Environnement. 

Comment menez-vous cette action pour le Groupe LVMH ? 

Avoir œuvré dans l’environnement précédemment m’a été est très utile chez LVMH, car  cette problématique est au cœur du Groupe. Le groupe LVMH, c’est 75 Maisons, dans des domaines très variés : les vins et spiritueux, la mode et la maroquinerie, les cosmétiques et les parfums, les montres et la joaillerie, la distribution sélective avec Le Bon Marché et la Samaritaine. 

La haute qualité du luxe, c’est aussi la haute qualité environnementale : le travail que je mène avec mon équipe consiste donc à identifier les enjeux environnementaux et à définir la stratégie dans ce domaine. Cela se fait dans le cadre d’un programme d’action, LIFE 360, qui fixe des objectifs à atteindre en 2023, 2026 et 2030. 

Un enjeu prioritaire et structurant : la biodiversité. C’est un point clé qui découle de ce que tous nos produits (…) viennent de la nature, à laquelle nous sommes donc tout à fait liés.

Quatre axes guident notre action : la créativité circulaire, l’action climat, la biodiversité et la transparence avec un enjeu prioritaire et structurant : la biodiversité. C’est un point clé qui découle de ce que tous nos produits (vins, coton, cuirs, parfums, …) viennent de la nature, à laquelle nous sommes donc tout à fait liés. Installer ce lien entre nos produits et la nature dans la conscience de tous, et mettre la biodiversité au cœur de notre action, est donc majeur !

Pour cela, la mesure de notre impact sur la biodiversité est primordiale, mais complexe : il n’y a en effet pas d’indicateur unique (comme la tonne CO2 pour le Climat), mais un grand nombre d’indicateurs. Nous travaillons avec l’Institut Quantis qui propose une approche globalisée et nous nous appuyons avec la Caisse des Dépôts et son outil GBS (Global Biodiversity Score).

Limiter cet impact sur la biodiversité en pratiquant une agriculture régénératrice, en partenariat avec les viticulteurs, les éleveurs(…)

Nos actions visent à limiter cet impact sur la biodiversité en pratiquant une agriculture régénératrice, en partenariat avec les viticulteurs, les éleveurs…
Ainsi dans le domaine des vins et spiritueux, nous introduisons dans les vignobles des arbres, notamment des arbres fruitiers, qui ont pour objet de rafraîchir et d’enrichir les sols. On assiste ainsi à la fin des paysages avec des vignobles à perte de vue ! Nous passons des partenariats avec les agriculteurs (par exemple en Turquie dans la production du coton) pour qu’ils développent un type de cultures régénérant les sols (plus d’herbicides, usage du compost, mix avec l’agriculture vivrière.  … Tout cela vaut pour les parfums et les fleurs, mais aussi pour l’élevage et le cuir. 

De plus les actions sur la biodiversité jouent sur le climat : les sols vivant, améliorés, stockent davantage le C0². Mais cela préserve aussi les ressources naturelles. L’action sur la biodiversité est la matrice qui influence toute notre action en matière d’impacts environnemental. 

Le président Macron a lancé récemment le Fashion Pact, coalition mondiale d’entreprises de la mode et du textile avec des grands objectifs environnementaux. Il a confié une mission à François-Henri Pinault, PDG de Kering. LVMH n’en fait pas partie. Pourquoi ? 

C’est exact, la raison en est que nous sommes plutôt favorables à des actions concrètes, des partenariat opérationnels : ainsi il est plus concret de construire un référentiel environnemental sur les parfums et les cosmétiques comme nous le faisons au sein d’un Consortium avec L’Oréal et Unilever. Nous travaillons également à construire des alliances à l’échelle d’une chaîne d’approvisionnement pour collectivement faire évoluer les pratiques : ainsi passe-t-on des accords avec des agriculteurs, des livreurs de raisins, pour qu’ils se mobilisent sur des formes d’agricultures régénératrices, dans une recherche d’efficacité.

 

Même constat pour le secteur de la mode et de la maroquinerie : les alliances avec les éleveurs pour favoriser des pratiques d’élevage qui prennent en compte l’impact sur les sols sont gagnantes à plusieurs titres ; le changement de pratiques génère des réductions de CO2 et peut donner lieu à des crédits carbone.

On le voit, la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas qu’une question d’énergéticiens. Elle doit mobiliser plusieurs leviers : la régénération de la biodiversité en est un, essentiel.

Malgré ce qui a été fait, les travaux des chercheurs (dont le GIEC) montrent que nous ne sommes pas en train de gagner la course contre le réchauffement climatique. 

Pourquoi ? Quelle appréciation faites-vous de notre action collective ?

J’ai été présente à toutes les COP depuis 2015, dont celle de Glasgow. Si nous nous replaçons dans cette perspective historique, nous devons reconnaître que des progrès immenses ont été faits. La logique de la transition écologique est extrêmement complexe. Concernant les énergies fossiles, énormément de choses ont été faites au niveau du système fiscal, des taxations, des achats publics … La France a annoncé (à la COP 21) l’arrêt des subventions à l’énergie fossile à l’étranger, à terme. On le voit, le modèle est en train de changer et tout ceci est nécessairement progressif. Depuis 2015, les grandes entreprises se sont mises en ordre de marche. Le monde de la finance a commencé à prendre la mesure de ces enjeux et certains produits bancaires (les Greenbonds) lient financements et approche climatique. Certains établissements financiers excluent les actifs carbonés de leurs portefeuilles.  

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Mais d’un autre côté, la COP 21 a montré à quel point les Etats étaient à la peine pour rehausser leurs engagements climat. C’est très problématique. Et l’interrogation porte à nouveau sur l’efficacité du système des COP lui-même, dès lors que les relations internationales sont plus tendues et que le besoin porte davantage sur des solutions que sur des engagements. 

D’autant que les opinions publiques et en particulier les jeunes ont beaucoup évolué. 

On constate que les jeunes se détournent de plus en plus des emplois en entreprises qui ne jouent pas le jeu vis-à-vis du changement climatique ! 

La nouvelle classe d’âge est entrée dans ce logiciel durable, cette nouvelle manière d’être et c’est très encourageant.

Et nous sommes très conscients de ces questions :  LVMH y prête une grande attention. Cette question nous est souvent posée. Mais cela est aussi un indicateur de leur prise de conscience, d’une évolution : la nouvelle classe d’âge est entrée dans ce logiciel durable, cette nouvelle manière d’être et c’est très encourageant. 

L’importance d’une comptabilité intégrée est majeure pour guider une entreprise, définir et guider sa stratégie.  

Cette question d’une appréciation comptable, globale, intégrée, financière et non financière, intégrant les impacts et externalités est évidemment une des clés de l’action.

Cette question d’une appréciation comptable, globale, intégrée, financière et non financière, intégrant les impacts et externalités est évidemment une des clés de l’action. LVMH est partenaire fondateur de la Chaire de Comptabilité d’AgroParistech, lancée en 2019, dont c’est précisément l’objet.  Comment évaluer le budget carbone et biodiversité de l’entreprise en prenant en compte les limites planétaires ? Comment intégrer ces données dans une comptabilité unique, qu’elle soit de type financier ou non, qui permette au décideur de prendre tous les paramètres en compte ? Un pilote de cette nature est en cours de conception dans les vignobles de Champagne sous le modèle Care. Ces résultats seront présentés au Printemps 2022. 

C’est l’avenir, complexe, mais aussi indispensable, car le système comptable est la matrice de l’entreprise. Je suis par ailleurs Présidente de l’Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (l’ORSE), qui évalue les diverses comptabilités existant sur le marché.