L’émergence du futur L’intégration des diverses luttes de la société civile, 
pour un nouveau contrat naturel
Editorial

Le futur émerge sous nos yeux ! Dans les conflits, les guerres et controverses qui secouent la planète. Ce qui est en panne, c’est notre capacité à y percevoir une orientation, un sens. L’objet de nos travaux est, par le débat entre diverses visions, de chercher à le concevoir. C’est l’ambition de ce papier que d’engager et orienter ce débat.

Les leçons que nous apporte le conflit en Ukraine sont alors très claires : relier les luttes de la société civile ! Préparer les conditions d’un nouveau contrat naturel !

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Emergences du futur et crises culturelles et sociales

Ce qui rend difficile la saisie d’un sens dans le tourbillon des événements qui nous bousculent c’est leur diversité et hétérogénéité : quels liens par exemple entre la guerre en Ukraine (75 ans de paix en Europe brisée) et la destruction lente, mais massive du climat et des conditions de vie sur la Terre ?

La démarche de l’observation des controverses structurantes de la vie intellectuelle, culturelle et sociale sur la planète, est susceptible d’apporter une réponse. Pourquoi ? Parce que ces controverses reflètent la dynamique des oppositions entre le nouveau et ce qui y résiste et constituent la trace des mouvements souterrains d’où émerge le futur. 

Le nouveau, ce sont tout d’abord de nouvelles connaissances (prises au sens large) qui viennent perturber l’image préalable que l’on avait du monde et autour de laquelle s’était construit un ensemble de valeurs et, de proche en proche, des modes de vie, des intérêts (On illustre cela en annexe par les exemples de la Renaissance ; de la Révolution industrielle et la naissance de la modernité ; de l’anthropocène et Gaïa). A ces nouvelles connaissances s’associent peu à peu de nouvelles valeurs, de nouveaux modes de vie et intérêts, annoncés par des philosophies ou pensées structurées que l’on doit reconnaître. De là naissent des conflits, résistances et de fermes oppositions aux transformations que systématisent ces « émergences du futur », d’où aussi ces périodes de tensions, de crises sociales et culturelles (Renaissance, Lumières, anthropocène).

Les émergences du futur et les crises culturelles et sociales sont toujours les deux facettes d’une seule et même réalité dynamique, du jeu de forces intellectuelles, et peu à peu sociales puis économiques.

Ce sont donc tout à la fois la naissance du problème (les inégalités, l’anthropocène), l’apparition de la solution (la libération de la force de la société civile, par exemple), la crise qui en résulte qui émergent et que l’on constate dans les violents conflits actuels (dont le dernier, la guerre d’agression de l’Ukraine). 

La montée en puissance et les aspirations des sociétés civiles 

Parmi les émergences culturelles et les controverses contemporaines, on a noté la révolution de l’anthropocène et de Gaïa, ainsi que celle qu’a su distinguer entre autres Michel Serres avec la force de la société civile et ce qu’il a appelé le Doux (la paix ; la santé et le soin ; le numérique). Comment s’articulent-elles ? 

La modernité et la révolution industrielle du XIXème siècle ont provoqué, après deux cent ans de développement accéléré qui ont bouleversé le monde ainsi que la Terre, 

  • L’apparition de l’anthropocène et la conscience de l’impact de l’homme sur la Terre elle-même et sur les conditions de la vie sur la planète, 
  • Le développement de très profondes inégalités, de classes miséreuses, la dégradation des conditions de vie. 

Mais elles ont aussi produit la naissance de la liberté politique et l’égalité sociale, et les aspirations des peuples à se gouverner eux-mêmes et à l’égalité. Bien sûr ces aspirations ont provoqué de très vives résistances au sein des forces issues et bénéficiaires de la révolution industrielle (cf. par exemple Lippmann et la naissance du néolibéralisme décrite par Barbara Stiegler). Mais ces aspirations ont néanmoins été libérées, ont prospéré. 

Elles sont maintenant renforcées par les nouvelles aspirations et de nouvelles forces engagées dans la lutte contre le changement climatique issues de la révolution de l’anthropocène : aspiration à vivre mieux, en bonne santé, dans un environnement sain, dans un monde vivant.

Les questions de la liberté politique, de l’égalité sociale, de la prospérité (incluant la santé au sens global, du vivant et de la planète) ainsi que de la paix et du climat convergent donc dans une aspiration de plus en plus globale que veut défendre, avec de plus en plus de force, la société civile. 

Les leçons apportées par les luttes de la société civile 

Et il en sort de profondes leçons : 

  1. On ne pourra apporter une solution au problème de l’anthropocène qu’en le liant et l’intégrant à toutes les autres luttes pour l’émancipation des peuples, pour la démocratie, la prospérité et l’égalité. Même si l’on doit les mener en cascade. Aucune de ces luttes n’est à proprement parlé prépondérante et on a tort de ne se focaliser que sur l’une d’entre elles, de l’opposer ainsi aux autres. Même si la question de l’anthropocène est à traiter dans un horizon court, est à dynamique lente, peu visible à première vue, à étendue massive et touchant tout le spectre de l’activité des vivants et des hommes, elle ne peut être opposée aux autres luttes, et elle ne peut que tirer parti en se liant à elles.
    Nous devons articuler notre lutte contre le changement climatique à toutes les luttes pour la vie, la démocratie, l’égalité sociale, la paix … N’en faire qu’une ! C’est en termes de stratégie de lutte pour le climat une grande leçon :
    Le relatif échec de l’écologie en France vient sans doute (entre autres) d’une absence de liens dans les discours entre luttes sociales et lutte « écologiques ».
  2. La recherche des attachements, la recherche des liens entre « où l’on vit » et « le monde dont on vit », la recherche de nos dépendances, … la méthodologie du Collectif Où atterrir, que l’on pourra identifier les liens, dans leur diversité et leurs connexions concrètes.
    Ce n’est qu’en recherchant les liens avec ce qui mobilise la société civile dans des domaines concrets, dans sa très grande diversité que se construira la force immense portant l’action écologique et climatique, la démocratie, la lutte contre la faim, 

Renforcer l’habitabilité de la planète ou définir une nouvelle association de la société à la Terre

Cette intégration nous permet de reposer la question de l’habitabilité de la planète qui fait l’objet d’une réflexion par le Think tank Alters : il ne s’agit pas tant de rendre la planète habitable, que de rendre la société humaine apte à, en capacité de, vivre sur la planète. Ce qui empêche l’habitabilité de la planète, c’est l’« habitant humain » lui-même, ou plutôt la société dans sa configuration actuelle. La question est de rendre la société en capacité d’habiter durablement la terre qui l’a vu naître, de faire passer la société humaine à un âge adulte, de définir un contrat naturel qui définirait les rapports de la société à la planète. Plutôt que de donner une place à la nature dans le droit humain, il faudrait définir notre association à la Terre ; notre contrat avec elle. 

On sait que Michel Serres a appelé dès les années 1990 à définir un tel contrat naturel. L’étude sur les conditions de l’habitabilité de la planète qui est en cours pourrait servir de base à ce projet. Notre proposition est de mener les premières réflexions pour un tel Contrat naturel.


Didier Raciné Rédacteur en chef  

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