L’entreprise, lieu de catalyse de lien social et foyer de vie
Emeric Oudin, Président du Centre des Jeunes Dirigeants

Le Centre des Jeunes Dirigeants (CJD) représente une aile marchante au sein du monde entrepreneurial : très clair sur le fait que la mission de l’entreprise n’est pas de « faire du bénéfice », mais de transformer la société, de générer du lien social et de la vie, le CJD plaide pour une entreprise plus désirable, et donc plus pérenne. Son président nous dit comment !

***

Vous présidez le CJD depuis 2020 

Pouvez-vous nous présenter les grands traits des entreprises membres du CJD : Taille, secteurs, statuts des entreprises, modes d’engagement … Quel est l’objet social du CJD et sa différentiation par rapport aux autres organisations patronales ?

Le CJD compte 5 500 adhérents, répartis sur 118 sections territoriales sur toute la France, composé de 49% de TPE et 49% de PME. Beaucoup travaillent dans le service (experts comptables, communication, avocats), dans l’industrie, la restauration et comme associations. 

Ils sont liés, depuis 84 ans, par des valeurs communes : la responsabilité du dirigeant de l’entreprise est d’être au service de la société civile, et il met l’économie au service des hommes et des femmes, avec des valeurs de solidarité, de responsabilité, de dignité humaine. Sinon, on retrouve le capitalisme exacerbé, n’ayant en vue que la performance économique, ignorant les conséquences écologiques et sociales. L’entreprise est le dernier lieu de vivre ensemble. 

Quels sont les modes d’action du CJD ? Les résultats que vous recherchez ? 

Deux axes stratégiques ont été définis, il y a dix ans, par le Comité exécutif du CJD, en concertation avec les adhérents : l’excellence écologique et économique d’une part, l’épanouissement par l’entreprise d’autre part. Autour de ces grandes ambitions, ont été lancés des projets et 12 groupes de travail, pour alimenter les adhérents et pour préparer l’économie de demain.
Deux groupes de travail sont actifs sur la Performance Globale et les entreprises à mission. 

Qu’est-ce que pour le CJD la Performance globale ? 

Le groupe de travail sur la Performance globale existe depuis 1990. Depuis, le monde a évolué, les enjeux planétaires se sont précisés. Et au carnet de bord du dirigeant figurent maintenant 4 piliers ou quatre types de performance : les trois premières (sociale, sociétale, environnementale) conditionnant la dernière, la performance économique.
Au plan social, l’objectif est par exemple que les collaborateurs soient épanouis au travail, que l’on puisse accueillir des stagiaires, former des apprentis, faciliter le lien avec la mission locale, … Au plan environnemental, l’objectif sera par exemple de réduire le bilan carbone, le bilan matière, de développer l’économie circulaire et de la fonctionnalité ; de développer le partage des richesses produites, …
Et ce sont ces résultats qui sont les moteurs de la performance économique : le Groupe de travail a étudié les diverses façons concrètes d’atteindre ces résultats. 

Y a-t-il plusieurs entreprises à mission au sein du CJD ? 

Oui, nous avons d’ailleurs contribué à l’écriture de la loi Pacte, à l’évolution du statut de l’entreprise. Nous aidons les entreprises à définir leur raison d’être, à transformer leurs relations avec les parties prenantes, que nous définissons aussi comme « parties consistantes » de l’entreprise, ce qui souligne leur relation d’intériorité vis-à-vis de l’entreprise, l’importance de leur rôle dans la performance collective. 

Quelles places pour les parties consistantes (employés, clients, fournisseurs, organismes de services, territoires, …) dans l’entreprise ?

Cela dépend du modèle économique, mais nous travaillons souvent à la mise en place d’un comité de mission ou comité stratégique, comprenant des représentants du territoire, de certains fournisseurs (banquiers, experts comptables, fournisseurs matière), de certains clients, et collaborateurs. Il est important qu’ils connaissent mieux l’entreprise, ses enjeux, … 

Quels rôles voyez-vous pour les territoires ? 

Leur rôle est celui de facilitateur pour le monde économique : faciliter les flux de matières, de marchandises, d’accès des personnes, … ; faciliter la réduction des bilans carbone (en stimulant le co voiturage, l’économie de la fonctionnalité, l’économie circulaire, …) ; faciliter les capacités à se nourrir sur place et de produits locaux ; … Dans ce but, ils peuvent activer divers leviers : la logistique bas carbone (à travers des Chartes, des labels), les liens entre entreprises (par exemple les prêts de collaborateurs, de véhicules, l’entraide locale, …), les liens entre les entreprises et les dispositifs de formation, d’innovation, … En un mot stimuler l’approche locale 

Y a-t-il déjà des exemples de relations de ce type ? Quelles relations du CJD avec les territoires ?

Nous connaissons des missions « économie de la fonctionnalité » en Avignon ou en région Occitanie. Et nos adhérents participent à des initiatives de ce type au niveau des régions ou localement : participation à des clubs locaux d’écologie industrielle territoriale (par exemple le Rameau ; ..), à des vide greniers d’entreprises (où on vend à très bas prix des vieux stocks de machine, de matière, d’outils, …). Nous travaillons aussi avec les Territoires d’Industrie. 

Ces relations suscitent beaucoup d’enthousiasme auprès de nos adhérents : nous les faisons connaître, au sein du CJD et au niveau du gouvernement. Nous devons aussi prendre conscience des contraintes pesant sur les territoires, et nous aussi chercher à les aider. 

Quels besoins les entreprises ressentent-elles à ce sujet (formation, sensibilisation, outils de comptabilité intégrée, démarches méthodologiques, …) ? 

Nous avons l’obligation de produire des bilans comptables mais il faudrait aussi établir des bilans humains et des bilans environnementaux : nous sommes très favorables à la démarche et à la méthode comptable Care : et nous souhaitons vivement que cela devienne la norme. La valorisation de l’entreprise devrait intégrer ces points. 

La valeur de l’entreprise est très liée à la qualité du capital humain (qui peut être mesuré par exemple par des indicateurs de turn over, de nombre d’heures de formation, d’absentéisme, l’embauche des jeunes, …). Elle est aussi liée à des résultats environnementaux mesurables. 

Pourquoi l’Etat et les Collectivités territoriales ne prendraient-ils pas en compte cette valeur et ces critères pour orienter leurs achats publics (120 Mds d’euros par an) ? Cela constitue un système vertueux, où les efforts pour développer le capital humain et environnemental produit de l’activité économique qui engendre à son tour de nouveaux efforts … Nous travaillons avec Olivia Grégoire, la Secrétaire d’Etat en charge de l’Économie sociale, solidaire et responsable, pour enrichir la plateforme Impact France. 

Comment les outils de comptabilité intégrée peuvent-ils aider et le chef d’entreprise et la collectivité ?

Une approche comptable de type Care, intégrant les divers objectifs sociaux de l’entreprise dans un seul tableau de bord, permettrait d’une part au chef d’entreprise et son comité stratégique de piloter la trajectoire de l’entreprise en fonction de ces objectifs, mais aussi aux collectivités territoriales créer des cercles vertueux où les efforts de chacun engendrent et se cumulent avec les efforts des autres et à l’Etat de piloter de telles politiques.

La société est organisée autour du PIB, ne mesurant que la production, sans prendre en compte de critères sociaux et environnementaux : par exemple, la mesure de l’épanouissement des personnes (mesurée au niveau d’indicateurs de santé) pourrait guider des réformes sociales, notamment au niveau de la formation … Pourquoi la société prépare-t-elle à la compétition et aux savoir-faire et non au savoir-être ? Elever la société demande de changer d’indicateurs de performance, de corréler ce type d’indicateur au bilan comptable. 

Quels sont les besoins des chefs d’entreprise pour mettre en œuvre cette performance globale ? 

Deux besoins principaux : 

  • De l’accompagnement, car progresser tout seul est compliqué, comme le montre très bien l’exemple de l’économie de la fonctionnalité. Un financement devrait faciliter cet accompagnement. 
  • Un dispositif et un guichet unique qui sache comprendre les modèles économiques et leurs besoins, établissent les liens entre ces besoins et les divers organismes susceptibles d’aider le tissu socio-économique (financement, logistique, formation, accompagnement, emploi et compétences, …) : ce système type Commissaire au redressement productif pourrait animer le tissu socio-économique et aurait de l’impact s’il coordonnait aussi les aides de l’Etat, des Régions et autres collectivités territoriales.

Quels modes de management, quelle gouvernance et quelle redistribution au sein des entreprises ? 

Tout le monde est en interdépendance. Les entreprises ne nous appartiennent pas totalement, et d’ailleurs moins elles nous appartiennent plus on a de liberté. L’implication des « parties prenantes ou consistantes » permet de voir plus loin, d’anticiper sur les besoins financiers, de matière, d’innovation, de formation, … L’actionnaire dans ce schéma n’a pas plus de pouvoir que les personnes qui opèrent l’entreprise. 

Certains de vos groupes de travail cherchent des voies d’action dans l’entreprise sur des sujets stratégiques : la planète, l’inclusion, la solidarité, la digitalisation, l’entreprise collective.
Comment faire avancer l’entreprise « traditionnelle » dans ces directions ?

La meilleure façon, c’est l’exemplarité : notre vocation, c’est d’inspirer le monde entrepreneurial. Le monde a besoin de solidarité, d’intelligence collective, de partage de la valeur, … qui rendent l’entreprise plus désirable. C’est le déterminant majeur qui permet de créer un modèle pérenne. 

Vous êtes chef d’entreprise : pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre entreprise ? En quoi le CJD vous a-t-il aidé ?

Mon entreprise « Axe environnement » réunit 18collaborateurs et propose des solutions environnementales aux entreprises de l’agriculture : protéger les agriculteurs, leur santé, leur environnement. Nous produisons des équipements de sécurité, pour la santé et de traitement des eaux usées. Notre slogan :« protégeons la terre et ceux qui la font vivre ! » 


Didier Raciné 

Rédacteur en chef d’Alters Média 

Avril 2022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.