Pourquoi la France ne doit pas oublier l’Afghanistan
Didier Chaudet, consultant indépendant, rattaché à l’IFEAC (Institut Français d’Études sur l’Asie centrale) et au CAPE (www.capeurope.eu)

En Afghanistan, la menace de l’Etat Islamique (très réelle), les enjeux migratoires (probables à terme), la situation géostratégique du pays (liés aux rivalités internationales de plus en plus vives) et bien sûr les questions humanitaires sont des enjeux majeurs pour la France et l’Europe . C’est pourquoi la situation en Afghanistan nécessiterait un grand débat. Que nous commençons à alimenter par cet article de Didier Chaudet. 

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Soyons clairs dès le départ : pas de surutilisation du pathos dans cet article. Pas de couplet sur la nécessité de défendre « la-femme-afghane-opprimée ». Pas d’exhortation à une « responsabilité » particulière de la France. 

Ce discours a été décrédibilisé. Il a empêché toute critique des failles du régime précédent : sa corruption, qui a fait disparaître une partie non négligeable de l’argent nécessaire au développement économique du monde rural ; sa mauvaise gouvernance, qui lui a aliéné de plus en plus de provinciaux, de plus en plus de jeunes, pendant que les élites politiques, à Kaboul, s’enrichissaient (et préparaient leur exil doré, à Dubaï ou aux États-Unis). Et si défendre l’égalité femmes-hommes partout est une question de bon sens, on s’étonnera que l’émotion de certains se limite au sort de la femme afghane, oubliant des femmes en situation non moins difficile ailleurs, des Rohingyas aux Saoudiennes. Derrière la rhétorique de l’engagement humaniste, il y avait trop souvent du cynisme, de l’opportunisme, ou une ignorance crasse des réalités afghane.

Certes, dans une vision de l’Afghanistan plus ancrée dans les réalités du terrain, ce pays n’est pas au cœur des priorités françaises. On l’a évoqué dans le précédent billet Vu d’Asie : avant de vouloir peser sur les destinées asiatiques, la France a intérêt à s’investir d’abord en Europe et en Méditerranée, simple question de bon sens pour une puissance moyenne. Malgré tout, si on suit une définition rigoureuse de ce qui doit motiver la diplomatie d’un État important, même avec des moyens limités, alors, le futur de Kaboul ne devrait pas laisser Paris indifférent.

Objectifs de la politique étrangère française : une approche générale

la question migratoire, les dangers sécuritaires transnationaux, les conséquences de la compétition, de plus en plus dure, entre grandes puissances, sont autant de questions qui concernent également tous les Européens ; 

La responsabilité de la diplomatie française est triple :

défendre les intérêts français, à tous les niveaux : c’est la logique même de l’État tel qu’il a toujours existé ; avant de défendre des idées, l’État français doit assurer la sécurité du territoire, et de ses citoyens, ainsi que de protéger leurs capacités de prospérer ;

défendre la sécurité et la stabilité européennes, qui est aussi la nôtre, surtout dans le cadre de notre association à l’Union européenne. Certains peuvent rejeter l’idée par euroscepticisme, mais la réalité aujourd’hui, c’est que la France fait partie de l’UE, quoi qu’on en pense ; et qu’elle est même, plus encore après le « Brexit », un pilier de cette Union. Par ailleurs, la question migratoire, les dangers sécuritaires transnationaux, les conséquences de la compétition, de plus en plus dure, entre grandes puissances, sont autant de questions qui concernent également tous les Européens ;  

– et, tant que cela ne heurte pas ces deux premiers points, défendre des grands principes qui sont des questions de bon sens pour l’avenir de l’humanité (la lutte contre la pollution, le réchauffement climatique, etc.) ou son amélioration (démocratie, droits de l’Homme, État de droit, etc.). Même si ce troisième point n’est pas sans importance, il est impératif qu’il ne fasse pas oublier l’importance des deux premiers : chaque fois qu’un État occidental a commis cette erreur (en Irak, en Afghanistan, en Libye), le coût a été sévère. 

Avec cette définition des objectifs de la diplomatie française en tête, on perçoit vite pourquoi l’engagement français en Afghanistan ne peut pas totalement disparaître. 

Un danger sécuritaire non négligeable : Daech en Afghanistan

Si on prend en compte la question des valeurs, c’est l’honneur de la France que d’ouvrir ses portes au moins à certains Afghans. On pense par exemple aux Hazaras, des chiites qui peuvent légitimement se sentir en danger entre des Taliban qui leur ont été hostiles par le passé, et les djihadistes de l’État Islamique au Khorasan (EI-K, la branche régionale de Daech), qui veulent les exterminer. De même, tout Afghan ayant travaillé pour l’armée française, toute femme ayant combattu pour l’égalité des droits dans son pays, devrait être accueilli sans réserve. Si la France veut efficacement défendre des « valeurs » sur le dossier afghan, elle devrait se concentrer sur ces cas.

Mais pour Paris, la nouvelle question afghane devrait d’abord être d’ordre sécuritaire, et se pencher sur le danger représenté par l’EI-K. C’est parce que Daech a réussi durablement à s’implanter en Afghanistan qu’on a vu un pays comme la Russie changer son discours sur les Taliban, du rejet à l’accommodement : preuve que le danger doit être pris au sérieux. 

On évoque souvent des chiffres assez limités, entre 1000 et 2000 combattants associés à l’EI-K. Mais ils sont difficilement vérifiables. Par contre, ce qu’on sait, et ce que devrait inquiéter, c’est le fait que ce groupe djihadiste a réussi à recruter parmi les déçus des Taliban : les plus radicaux bien sûr, des Taliban pakistanais, mais aussi, aujourd’hui, des anciens des forces de sécurité de l’ancien régime pro-américain… Leur capacité d’action semble se renforcer. Elle a en tout cas été largement prouvée ces derniers temps. Entre le 18 septembre et le début du mois de décembre, l’EI-K a pu mener à bien 90 attaques à l’intérieur de l’Afghanistan.  

La priorité de la France, et des autres pays européens, devrait être avant tout d’empêcher que cette menace djihadiste ne se matérialise.

L’EI-K, par ses actions, pourrait entraîner une plus grande instabilité régionale, gênante pour les intérêts de tous, Français et Européens compris. Et il ne faudrait pas penser que cet intérêt régional fasse oublier à la branche régionale de l’État Islamique sa haine de l’Occident : des entretiens menés avec des anciens membres du groupe terroriste nous apprennent que les liens entre Daech au Proche Orient, et l’EI-K, ont toujours été préservés, que des combattants sont passés d’une région à l’autre. Toujours selon ces entretiens, des Allemands, des Français, des Russes, vivaient dans un « village international » tenu par l’EI-K en Afghanistan, déjà, en 2017. L’EI-K a la même idéologie, les mêmes ennemis que Daech en Syrie et en Irak, et la France, l’Europe en font partie.  Si le groupe a l’opportunité de s’imposer de plus en plus sur une partie du territoire afghan, voire d’y recréer un « Califat », le risque terroriste contre l’Europe sera réel. La priorité de la France, et des autres pays européens, devrait être avant tout d’empêcher que cette menace djihadiste ne se matérialise. 

Afghanistan : désastre humanitaire en cours, deuxième crise migratoire à venir

À côté du danger sécuritaire représenté, potentiellement, par Daech, ce qui devrait inquiéter Paris et les autres capitales européennes est le désastre économique et humanitaire vécu en Afghanistan aujourd’hui. 

Le désastre annoncé est le fruit de la situation géopolitique : face à la victoire totale des Taliban, la communauté internationale, suivant les Américains, a gelé les sommes détenues par l’État afghan à l’étranger, et a supprimé ses programmes d’aide. Dans un pays où l’aide internationale représentait 75% de la dépense publique, l’impact a été fatal : pénurie d’argent liquide, flambée des prix, difficulté d’accès aux produits de première nécessité, et, de fait, une situation de famine de plus en plus répandue. 

Mais une instabilité grandissante est surtout l’assurance d’une victoire des plus radicaux (…) une nouvelle guerre civile, de fait.

Cela aura forcément un impact politique et géopolitique. Certains peuvent cyniquement s’enthousiasmer du fait que cette situation pourrait affaiblir le pouvoir des Taliban, les faire apparaître comme incapables. Mais une instabilité grandissante est surtout l’assurance d’une victoire des plus radicaux au sein des Taliban, voire d’une fragmentation du mouvement faisant disparaître l’Afghanistan en tant que territoire unifié au profit de fiefs tenus par des chefs de guerre : une nouvelle guerre civile, de fait. Et une fragmentation qui profiterait aux groupes djihadistes comme l’EI-K. 

Mais sur le plus court terme, c’est surtout la possibilité d’une nouvelle crise migratoire qu’il faut prendre en compte. Un problème qui ne pourra être géré qu’au niveau européen.

Ce serait une erreur de penser que la pression migratoire afghane, qui a continué jusqu’à aujourd’hui, restera forcément stable. Cette approche ne prend pas en compte la fatigue et l’agacement des pays qui empêchent un déferlement humain plus important vers l’Europe : le Pakistan, l’Iran, la Turquie, qui doivent gérer un nombre important de réfugiés. Les pays européens sont vus comme riches, ouverts, respectant les droits humains : c’est, après tout, ce qui a été mis en avant ces vingt dernières années, c’est ce que les Européens, auxiliaires des Américains, ont prétendu apporter sur place. Il est donc naturel, pour la prochaine vague de réfugiés, de regarder, à nouveau, vers l’Europe. 

Face au possible danger sécuritaire, face à la probable pression migratoire, le dossier afghan va donc s’imposer à la France. Mais on n’a évoqué ici que ce sera, ce que devrait être, les priorités des prochains mois. Des rivalités géopolitiques à la lutte contre le trafic de drogues, sans oublier les opportunités économiques si la situation se stabilise dans ce pays, bien des sujets feront que Paris ne pourra négliger l’Afghanistan.

Bien sûr, quand on est une puissance moyenne, même avec des ambitions globales, on a, quoi qu’il arrive, des moyens financiers limités. Cela signifie qu’une bonne politique afghane de la France à l’avenir, passera forcément par un retour d’expérience sur les choix passés. On a entendu beaucoup d’attaques (faciles) contre la politique américaine depuis la chute de Kaboul aux mains des Taliban ; mais, curieusement, bien peu d’analyses critiques de la politique de la France en Afghanistan depuis le début de la « guerre contre le terrorisme ». À défaut d’un débat public sur le sujet, on peut espérer que ce travail d’introspection est fait au sein des ministères concernés.  

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