L’aliment ne se gaspille pas ! Il suffit d’en organiser le partage à l’échelle du territoire !
Sarah Chouraki, Directrice générale de Too Good to go

 

Comment une idée simple (lutter contre le gaspillage alimentaire ?), généreuse et réaliste (rendre service à la fois aux personnes et aux commerçants) peut se transformer (avec les technologies actuelles, internet) en projet magnifique, de grande envergure et pouvant faire école sur ce thème majeur de la lutte contre le gaspillage alimentaire.

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« Il ne savait pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ! « 

Marc Twain

Comment est née l’idée de Too Good To Go ? Quelles étaient vos motivations de départ ?

En se promenant dans la rue, les fondateurs de Too Good To Go ont remarqué qu’à la fin de la journée, les boulangeries jetaient leurs restes de pains et de viennoiseries à la poubelle. La question s’est alors posée : est-ce qu’il s’agit là d’une exception, ou bien d’un comportement plus général ?

En réalité, c’est environ 40% de la nourriture produite dans le monde qui termine à la poubelle. Cela a évidemment un impact important, notamment sur la planète, quand on constate que la production de cette nourriture demande des ressources en eau, en transport, en humain etc. On considère aujourd’hui qu’elle est responsable de 10 % des émissions de gaz à effet de serre. En dehors de l’aspect simplement écologique, il s’agit aussi d’une aberration sur le plan social car, on le sait, de nombreuses populations se trouvent en situation d’insécurité alimentaire, voire meurent de faim.

L’application, la première réponse face au gaspillage alimentaire, connecter au bon endroit et au bon moment les commerçants et les utilisateurs, qui vont pouvoir récupérer des invendus à un prix réduit et à proximité de chez eux.

Too Good To Go est donc née de notre volonté d’apporter à ce problème une solution concrète, et de l’idée que la technologie à laquelle nous avons la chance d’avoir accès aujourd’hui était susceptible de nous aider dans la réalisation de ce projet. L’application a donc été pour nous la première réponse face au gaspillage alimentaire, en permettant de connecter au bon endroit et au bon moment les commerçants et les utilisateurs, qui vont pouvoir récupérer des invendus à un prix réduit et à proximité de chez eux. 

Comment expliquez-vous le succès de l’application ? Pouvez-vous le chiffrer ?

Je pense que le succès de l’application est dû au fait que nous l’avons voulu très simple d’utilisation pour le commerçant, pour qui il n’y a là que des avantages : il va pouvoir créer de la valeur sur ses invendus, donc générer un petit profit, peut être débloquer une nouvelle clientèle et surtout faire un geste important pour l’environnement. Nous disons souvent qu’il est aussi simple de placer ses produits sur l’application que de les jeter à la poubelle.

Aujourd’hui, uniquement au niveau de la France, avec l’aide des commerçants et des utilisateurs, nous avons réussi à sauver de la poubelle plus de 32 millions de paniers. Nous comptons aujourd’hui 25 000 commerçants partenaires et près de 11 millions d’utilisateurs.

Nous avons eu de la chance d’obtenir une couverture nationale si importante. Elle s’explique aussi par le fait que nous avons pu signer rapidement des accords nationaux avec la grande distribution, donc les grandes enseignes de supermarchés comme Casino ou Carrefour par exemple. En outre, je pense que la question environnementale et donc par extension le problème du gaspillage alimentaire est un sujet que l’on connaît, et qui touche toute la population. 

(…) l’implication est bien un facteur majeur de transformation. (…)  nous nous voyons réellement comme une entreprise à impact (…).

Cela prouve finalement que l’implication est bien un facteur majeur de transformation. C’est pour cela que, fort du succès qui est le nôtre, nous nous voyons réellement comme une entreprise à impact et voulons nous attaquer au problème en profondeur et réduire le gaspillage alimentaire dans son ensemble. Nous avons constaté qu’une grande partie de celui-ci a lieu au sein des foyers, et nous avons ainsi eu l’idée de créer du contenu éducatif sur internet (sur instagram et sur notre blog), pour informer et donner des astuces accessibles à tous les citoyens, dans le but de les aider à moins gaspiller à la maison.

Vous évoquez la notion d’entreprise à impact, qui rappelle l’idée d’entreprise à mission. Quel est le statut exact de Too Good To Go ?

Nous sommes une entreprise labellisée B Corp. Il s’agit d’un label reconnu internationalement, que nous avons choisi car notre modèle a été dupliqué dans 17 pays, 15 au sein de l’Europe, plus le Canada et les Etats Unis. Ce label réunit toute une série de critères destinés à montrer les intérêts sociaux et environnementaux des entreprises, au-delà de l’aspect simplement éducatif, ainsi que sa volonté de continuer à s’améliorer dans sa démarche, autant au niveau sociétal que sur le plan de gouvernance. 

Vous parliez également de l’importance de lutter contre le gaspillage alimentaire à un niveau individuel, directement au sein des foyers. Quels sont vos autres points d’action à ce niveau ?

(…) un programme d’éducation au gaspillage alimentaire dont nous sommes assez fiers. Il vise à éduquer et inspirer les enfants dès le plus jeune âge (…)

Nous sommes actuellement en train de lancer un programme d’éducation au gaspillage alimentaire dont nous sommes assez fiers. Il vise à éduquer et inspirer les enfants dès le plus jeune âge, en partant du principe qu’ils sont les consommateurs de demain, et bien souvent des prescripteurs auprès de leurs parents. 

On sait que le gaspillage alimentaire est un sujet préoccupant au sein des cantines scolaires, notamment avec le pain qui est pris systématiquement mais pas forcément mangé. Nous avons recruté une personne qui a travaillé exclusivement sur ce gros projet, dans le but d’organiser sa mise en place de la manière la plus simple et la plus concrète possible. Nous avons donc développé, en partenariat avec les parents d’élèves et le corps enseignant de 9 écoles pilotes, du matériel éducatif auprès des classes de de CM1 et CM2. Nous souhaitions intégrer pleinement le sujet du gaspillage alimentaire au sein même des programmes scolaires : par exemple, dans le cadre d’un cours de mathématiques sur les proportionnelles, proposer l’exemple d’une recette de cookie anti-gaspi, ou bien encore lors d’un cours de géographie, montrer le chemin parcouru par certains aliments avant d’arriver jusqu’à nous et donc son impact sur l’environnement. Un bilan de ce projet est prévu dans le courant de l’année prochaine, dans l’objectif d’effectuer un déploiement national à partir de septembre 2022. Les outils pédagogiques que nous développons peuvent être utilisés sur le temps de classe mais aussi au moment des repas ou lors des temps périscolaires, avec par exemple des jeux que nous avons créés. Nous développons en outre toute une série d’outils 100% digitaux, gratuits, téléchargeables et imprimables par les enseignants. Nous venons également de lancer une chaîne youtube, qui a pour but de toucher les foyers directement.

Vous avez produit un Livre Blanc sur la lutte contre le gaspillage alimentaire en France, notamment pour améliorer la compréhension des dates de péremption. Pouvez-vous nous présenter rapidement ces propositions ?

En se renseignant de plus en plus sur le gaspillage alimentaire nous avons constaté qu’en Europe, plus de 10% de celui-ci était lié à la mécompréhension des dates de consommation des aliments, donc les DLC (dates limites de consommation) qui concerne les produits frais, et les DDM (dates de durabilité minimale), qui concerne les produits secs. Ces limites ont été créées après la guerre pour des raisons d’hygiène évidemment valables, mais leur fonction et leur pertinence n’ont pas forcément été revues depuis. Nous avons donc réuni autour de la table les différents acteurs de l’industrie, de la grande distribution, d’associations de consommateurs, pour créer ensemble le Pacte sur les Dates de Consommation, soutenu par les ministères de l’agriculture et de la transition écologique. Nous cherchons à développer ensemble des solutions concrètes, et qui puissent être mises en œuvre rapidement. Lancé officiellement en 2020, le Pacte compte aujourd’hui 63 signataires principalement des secteurs de l’industrie et de la grande distribution, qui ont pris 10 engagements avec des projections dans le temps différentes et dont certains ont déjà pu être réalisés. Nous avons par exemple lancé en octobre 2020 une grande campagne nationale de sensibilisation autour de ces dates de consommation, destinée au grand public. Nous avons également pu développer les pictogrammes “observez, sentez, goûtez », présents aujourd’hui sur plus de 3000 gammes de produits, dans le but d’inciter le consommateur, qui ne sait pas forcément à quoi correspond exactement les DLC et les DDM, à se servir de ses sens et à s’y fier pour savoir si un produit est encore consommable ou non. 

 


Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef

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