« Le fleuve qui voulait écrire » Ou comment la société peut-elle protéger la nature qui la fait vivre ?
Camille de Toledo, Ecrivain enseignant à l’Atelier des écritures contemporaines (ENSAV La Cambre)

La puissance d’agir de la nature n’a pas besoin d’être établie : elle est visible, la nature nous fait vivre. Les destructions opérées par l’homme sur cette nature sont malheureusement elles aussi visibles, et si massives qu’elles nous menacent. Comment protéger la nature (et nous-mêmes) de ces destructions ?

Dans le Contrat Naturel, Michel Serres appelle à établir une protection juridique de la nature sous forme d’une reconnaissance de droits spécifiques, que la société apporterait aux objets. Puisqu’il s’agit d’agressions humaines, cette protection serait fournie par la société. C’est à l’exploration de la faisabilité de cette idée que nous invite Camille de Toledo dans son livre « Le fleuve qui voulait écrire »  et dans cet article.

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C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas , Victor Hugo

« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas » : cette belle citation de Victor Hugo en exergue de votre livre pourrait résumer à soi toute seule votre projet ! 

« Quelle langue parle le Fleuve » ? « Quelle organisation légale permettrait de l’entendre, de le traduire » ? « Comment écrire la loi pour qu’à l’avenir la balance des intérêts humains et non humains soit plus équilibrée ? Comment vous est venu l’idée de Parlement de Loire, et dans quel but ? 

Au départ, il y avait un désir, le long de Loire, de penser un parlement de la rivière, porté par le Pôle Art et Urbanisme. J’avais, de mon côté, cette pratique – je l’ai encore – autour de ce que je nomme les « institutions potentielles » : un art des métamorphoses, un art processuel pour modifier les imaginaires du droit. Après une rencontre à Delphes, puis une représentation d’un de mes textes, Les témoins du futur où il est question de la personnalisation légale des entités naturelles, le POLAU m’a demandé de coordonner, d’accompagner cet élan ligérien pour le fleuve. J’ai proposé que l’on s’inspire des mouvements constituants ou des processus d’audition parlementaire, pour réfléchir collectivement à l’écriture d’une loi à venir. Il y a bien sûr en toile de fond la mémoire des contributions de Victor Hugo, de Lamartine aux changements constitutionnels de 1848 ; cette idée, cruciale à mes yeux, à la croisée de la littérature et du droit, que les ordres dans lesquels nous vivons sont des écritures qu’il nous appartient de modifier. 

Pour le livre, j’ai eu un rôle de codificateur. Ici, il s’agit bien sûr de reprendre la réflexion sur la loi, afin que celle-ci reconnaisse la puissance d’agir des entités naturelles, afin de sortir les éléments de la nature du silence auquel ils ont été condamnés. Et ce que ça implique, pour vous répondre, c’est une bascule ontologique qui passe par le droit. Traditionnellement, le droit des modernes coupe entre les objets et les sujets. Les forêts, les rivières, les lacs, les océans… ont été tenus du côté des objets, et là, soudainement, par une transformation des fictions juridiques, ils accèdent au statut de sujets. C’est là le deuxième axe de votre question : les droits de la nature forcent à considérer un changement dans le champ du langage. Ils aident à accueillir ce que la botanique, l’éthologie et les diverses études sur la biosémiotique nous enseignent. Le monde parle, de mille manières. Il y a sans cesse des liens, des échanges d’information dans les milieux. J’ai donc utilisé pour cela également une réflexion qui, chez moi, a commencé dès 2009, autour d’une notion extensive de la traduction. Nous cherchons les façons de traduire les besoins, les valeurs, les perspectives d’une rivière, d’une forêt, d’un lac, d’une espèce animale ou végétale et nous donnons, par le droit, une possibilité à ce langage étendu d’apparaître. 

nous ne vivons que de la nature, nous en dépendons totalement (…) Et pourtant, nous ne la voyons plus (…) Elle est inanimée, ressource, bonne à servir.

Tout pourrait nous montrer que nous ne vivons que de la nature, que nous en dépendons totalement, qu’elle est présente en nous dans tous les actes et instants. Et donc qu’elle est tout aussi animée que nous.
Et pourtant, nous ne la voyons plus, même quand elle est sous nos yeux. Elle est inanimée, ressource, bonne à servir. Dans notre société, la séparation du monde de la société et du monde de la nature est totale dans nos catégories de pensée.

Qu’est-ce qu’apportera le fait de donner une personnalité juridique aux éléments de la nature ? Par exemple dans le cas des COP, des négociations sur le Climat, qu’apporterait le statut de personne morale accordé à la Terre ? Au plan symbolique, politique ? 

La représentation de la nature est douloureuse, elle a partie liée avec la blessure qu’on lui inflige. (…) car il y a guerre (…) Entre la compréhension que nous avons des milieux, et l’économie politique dans laquelle nous vivons. 

Posons ici que nous vivons, nous autres, dans un monde de représentations. Nous pouvons nous en plaindre, en faire la critique. Mais le fait humain se confond hélas, grandement, avec le fait de représentation. Nous pouvons en partie y échapper par des logiques d’autonomie, mais il reste qu’à dix milliards d’êtres humains – on tend vers cela – nous faisons face à des problèmes d’échelle, donc, de représentations. Les diverses cartes du monde sont ce avec quoi nous nous débattons, et l’art, comme les sciences, cherchent en permanence à mettre les cartes à jour. C’est aussi ce que l’on cherche à faire avec la loi, dans le livre. La représentation de la nature est douloureuse, elle a partie liée avec la blessure qu’on lui inflige. Si on se revendique de l’éthique environnementale, la première chose qu’on va se promettre, c’est surtout de ne pas représenter. Cependant, cette éthique ne suffit plus, car il y a guerre dans les représentations. Entre la compréhension que nous avons des milieux, et l’économie politique dans laquelle nous vivons. On cherche – parce qu’il le faut, pour répondre à la crise terrestre – à modifier les termes des relations entre les humains et les autres formes de vie. Et c’est là que l’on va recourir à une approche – celle du Fleuve qui voulait écrire – qui pourrait être vue comme un comparatisme légal ou institutionnel. Un changement légal tel que celui offert par le courant des droits de la nature permettrait en effet de faire émerger de grands acteurs ; ce que j’appelle aussi des « hyper-personnes » – des bassins versants, des lacs, des rivières, des montagnes, des espèces animales ou végétales. Ces « hyper-personnes » pourraient alors, en droit, nous aider à défendre leurs intérêts, leurs besoins, face aux autres « hyper-personnes légales » qui existent déjà. Ce que ça signifierait, dans une COP – conference of parties – c’est que le jeu d’acteurs serait modifié. Face aux intérêts industriels, aux logiques étatiques, qui cherchent toujours le développement, et charrient encore cette vision de la nature comme ressource, il y aurait aussi ces grands sujets de la nature. Et ce serait alors une manière de reconfigurer la balance des pouvoirs. 

Vous aviez deux façons pour faire comprendre votre propos, avez-vous indiqué : partir de la crise, du collapse ? Ou partir du vivant, de ce qu’il dit (la bio-sémiotique) ?

Comment avez-vous procédé pour faire comprendre cet élargissement du langage, faire comprendre le besoin de justice de ces « sujets nombreux qui participent à la vie commune » ? 

(…) l’enjeu de ma proposition, repartir non de la science, de la biosémiotique, qui est toujours un peu cantonné dans un monde d’experts, de spécialistes, mais de la loi.

Ce fut tout l’enjeu de ma proposition, de repartir non de la science, de la biosémiotique, qui est toujours un peu cantonné dans un monde d’experts, de spécialistes, mais de la loi. Quelle loi pour concevoir quel monde ? Quel type de relation ? J’ai proposé donc ce processus des auditions afin de nous mettre – la commission et le public – dans la position d’écrire cette loi à venir, d’aider à ce soulèvement légal de la Terre. Dans certaines sociétés, déjà, le virage a eu lieu vers les droits de la nature. Et cette nouvelle organisation oblige, de fait, à se poser la question de la traduction. Quelles valeurs, quels besoins pour les entités naturelles ? Comment les entendre ? Nous disposons désormais de précédents : le long de l’Atrato, en Colombie, ou encore en Nouvelle-Zélande, avec le peuple de la rivière Whanganui. Aux Etas-Unis, au Canada, en Australie… le droit accomplit sa mue, s’hybride, intègre des matrices culturelles différentes, celles des peuples dits premiers, de l’Amazonie aux régions arctiques. Mais même dans nos sociétés naturalistes, nous avons désormais un tissu étroit de « gardiens » : des traducteurs, des diplomates, des activistes, des scientifiques… qui portent les intérêts de la nature. C’est ce chemin que nous proposons, vers des mix représentatifs : entre la science, l’expérience sensible d’autres perspectives, et un changement de nos narrations légales pour entendre les voix de la Terre.

Vous avez dans une première séance reçu Bruno Latour, qui est au cœur de la réflexion, à la fois sur la séparation effectuée philosophiquement par les Modernes des mondes de la nature et de la société, mais aussi sur la façon de « réparer cette déchirure », en travaillant nos attachements : ce qu’il appelle « atterrir » 

Que vous ont apporté ses réflexions ? Comment mettre en œuvre ses idées ? Comment prendre en compte cette fonction de l’attachement dans le processus juridique à venir ? : 

Repartons de ce qui survient, dans de nombreux pays, sur de nombreux continents : la reconnaissance du statut de sujets juridiques pour des espèces naturelles, pour des milieux. En droit, on peut analyser cela en disant que nous passons d’un droit protecteur à un droit subjectif. L’idée, ici, c’est qu’en créant des personnes légales, on enclenche une mécanique qui va désanthropocentriser le droit. Vous aurez, dans l’espace social, dans les tribunaux, et même, dans l’économie contractuelle, des personnes non-humaines. Bien sûr, pour les défendre, il y aura toujours des voix humaines. Mais ici, on doit se souvenir d’une chose : les représentants des États – par exemple, en période de guerre – ou les porte-paroles des entreprises – par exemple, l’industrie du tabac – ne sont pas au service des humains. Ils ne sont pas, au sens propre, anthropocentrés. Ils sont centrés sur le pouvoir de l’Etat ou l’intérêt financier de l’entreprise dont ils sont les porte-paroles. C’est pour cette raison aussi que nous parlons, pour ce nouvel âge de la nature, d’une bascule vers une société de plus en plus perspectiviste. Il y aura la perspective des États, la perspective des personnes légales productives, soit des entreprises, des marchés… Et, pouvant nouer des relations de conflit ou de coopération ou d’entraide avec ces entités, il y aura des personnes légales de la nature, avec leurs gardiens, leurs voix humaines, leurs porte-paroles, leurs diplomates. Ce que cela permet, pour nous, c’est de faire entendre sur la scène légale, les voix de la Terre dont nous dépendons pour vivre.

Dans Le contrat naturel, Michel Serres que l’on ne peut oublier ici, parle (dès 1990 !) d’un « contrat naturel de symbiose et de réciprocité (…) : le symbiote admet le droit de l’hôte, alors que le parasite, – notre statut actuel- condamne à mort celui qu’il pille sans prendre conscience qu’à terme il se condamne lui-même à disparaitre ».

Comment avez-vous su croiser la logique du droit, du savoir biologique et de l’éthique ? 

Dans la matière orale collectée au fil des auditions du parlement de Loire – ce que je nomme aussi les rushs textuels – on a une très grande hétérogénéité des langages. Le philosophe ne parle pas de la même façon que le politiste qui est lui-même très éloigné de la biologiste ; les juristes vont à leur tour avoir une syntaxe, un champ de références profondément différent des anthropologues ; qui à leur tour vont répondre de façon très différente de l’écopoétique. Cependant, dès avant ce travail, je me disais en lisant les uns et les autres : il faudrait arriver à dire à quel point, depuis l’émergence de l’éthique écologique, l’ensemble des sciences converge pour demander un changement des lois. C’est là le cœur du projet. Et donc, pour mettre les différents langages en relation, il y a eu cet énorme travail d’édition, en accord avec les personnes qui ont été auditionnées, pour créer de l’intertextualité, des relations, entre les voix qui appellent à une bascule de nos institutions. C’est ainsi que j’ai saisi cette matière orale pour la faire entrer dans un récit, dans une dramaturgie : celle d’un changement constitutionnel… A cet égard, l’appareil critique dans le livre joue un rôle cardinal. 

Vous avez proposé deux piliers de la réforme : les gardiens et les entités naturelles. 

Quelles ont été les conclusions ou plutôt les avis de la Commission sur les institutions possibles ? Ou pour reprendre vos termes : « comment penser une constitution où les éléments naturels co écrivent avec les humains les termes de la vie commune » ? 

Du judiciaire, on passe alors également au droit constitutionnel. (…) il fallait aux constituants de 1789 la pensée des lumières pour réécrire les lois, pour converger. De même, dans l’avenir, quand le temps sera venu, il nous faudra aussi des exemples, des précédents.

Les modifications du droit, la reconnaissance des droits de la nature, l’octroi du statut de sujets aux entités naturelles, la transformation de nos dessins institutionnels… toutes ces voies permettent de proposer une meilleure balance des pouvoirs. Prenons un exemple concret, depuis la catastrophe de l’Erika, la France a fait voter la loi sur le préjudice écologique. Toute personne qui cause un dommage à une entité naturelle est sommée de le réparer. Du fait de cette loi, on peut donc blesser un élément de la nature. On est là du côté de la réparation des dommages. On est après le drame. Mais si les juges multiplient les décisions et fixent, petit à petit, des dommages et intérêts qui font peur aux industriels, d’un point de vue y compris financier, bien sûr, on renforce la logique de précaution. Le risque financier étant plus grand, les industriels feront plus attention. Mais dans le livre, Le fleuve qui voulait écrire, il me semble que nous suivons un fil qui montre comment tout cela va beaucoup plus loin. Si les éléments de la nature sont reconnus comme sujets de droit, alors, cela nous oblige à changer la forme de nos parlements, à redéfinir les souverains. Du judiciaire, on passe alors également au droit constitutionnel. C’est donc le sens de la fin de l’ouvrage, qui ouvre à une écriture collective, pour instituer autrement nos édifices politiques, pour penser des chambres hybrides, des représentations mixtes, une économie politique transformée, avec ces nouveaux acteurs légaux et sociaux que seront les personnes légales de la nature. Je n’ai pas voulu clore le livre, aboutir à une proposition définitive ; car pour moi, le plus important, c’est de léguer, pour l’avenir, un livre-outil, pour que demain, si un mouvement citoyen gagne en force, nous ayons une boussole. Je me suis dit : il fallait aux constituants de 1789 la pensée des lumières pour réécrire les lois, pour converger. De même, dans l’avenir, quand le temps sera venu, il nous faudra aussi des exemples, des précédents. Avec Les auditions du parlement de Loire et Le fleuve qui voulait écrire, j’ai l’espoir que nous avons produit, depuis l’art, un précédent.

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