De la logistique urbaine bas carbone en construction, à de nouvelles formes de citoyenneté !
Jean-André Lasserre, Logistic-Low-Carbon, Directeur de Programme

La logistique urbaine connaît une période de développement et d’innovation particulièrement marquée. Les services qu’elle apporte sont importants, mais souvent au prix d’externalités sociales et environnementales très négatives. Le programme InTerLUD veut fournir la méthode, les outils, les chartes et les indicateurs nécessaires pour les réduire, pour construire pragmatiquement une politique du transport urbain et de la logistique.

Cette démarche pragmatique s’enrichit de correspondances fortes avec la pensée du projet « Où atterrir ? ».

 

Jean-André Lasserre, Logistic-Low-Carbon, Directeur de Programme

 

 

 

 

 

 

 

Vous êtes le Directeur du Programme InTerLUD pour Logistic-Low-Carbon monté avec le concours de divers partenaires.

Pouvez-vous nous décrire ce programme ?

Le programme InTerLUD (Innovations Territoriales et Logistique Urbaine Durable) a pour vocation de créer des espaces de dialogue entre les acteurs publics et économiques dans l’objectif d’élaborer des chartes de logistique urbaine durable en faveur d’un transport de marchandises décarboné et plus économe en énergie. Dans sa mise en œuvre opérationnelle, il est porté par le CEREMA, le bureau d’études ROZO et Logistic- Low-Carbon, une filiale de la CGF – qui représente le secteur du commerce de gros – créée spécifiquement pour InTerLUD et dans le seul but de fédérer l’ensemble des fédérations et confédérations professionnelles, représentatives des secteurs concernés par la logistique urbaine. Il est important de préciser qu’InTerLUD est présidé par l’Ademe, et qu’il s’inscrit dans le cadre des financements des certificats d’économies d’énergie (CEE).

 

Quelle en est l’histoire ?

Le programme InTerLUD est le fruit d’une fusion entre deux projets consacrés à la logistique urbaine, avec pour ambition de se préparer à la transition énergétique quelles que soient les formes d’organisations logistiques (BtoB, BtoC…) en partenariat avec les collectivités urbaines, qui doivent préparer la mise en place des ZFE-m. Logistic-Low-Carbon, ne représente pas uniquement le commerce de gros, mais l’ensemble des acteurs économiques et leurs représentants, que sont les fédérations, parties prenantes de la logistique urbaine à l’échelle d’un territoire. Le CEREMA propose un accompagnement au niveau des territoires urbains et l’ADEME apporte un soutien méthodologique. Le programme vise à réduire, les émissions de gaz à effet de serre et la consommation d’énergie, en structurant les relations de l’ensemble des parties prenantes sur les territoires pour préparer la concertation à l’échelle retenue, c’est-à-dire celle des établissements publics de coopération intercommunale (métropoles, communautés d’agglomération et urbaines).

 

« InTerLUD a pour vocation de créer des espaces de dialogue entre les acteurs publics et économiques dans l’objectif d’élaborer des chartes de logistique urbaine durable en faveur d’un transport de marchandises décarboné et plus économe en énergie. »

 

Quelle est la méthode générale du programme ?

L’objectif est de sensibiliser, mobiliser et accompagner l’ensemble des partenaires dans la définition de plans d’actions et l’élaboration d’une charte en co- construction, jusqu’à la signature d’un engagement contractuel. Lorsque certains Établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) ont déjà une charte ou un pacte, mais ils sont peu nombreux, l’objectif est alors de travailler à la consolidation des gouvernances du point de vue de la représentation des acteurs économiques et d’accompagner à la mise en place d’actions spécifiques.

Notre rôle est de :

• Promouvoir la démarche auprès de tous les EPCI : le plus souvent, ils n’ont pas de culture spécifique en matière de logistique urbaine durable. Or il est nécessaire de partir d’un socle méthodologique commun, à partir d’un guide méthodologique, élaboré conjointement par le Cerema et l’ADEME et récemment mis à jour, destiné aux collectivités. Les EPCI obtiennent des aides pour le financement d’un chargé de mission, pour réaliser des diagnostics, des plans d’action. Ce qui suppose de former et référencer des bureaux d’études à cette démarche ; il en va de même pour les techniciens, chargés de mission dans les collectivités, à travers des séminaires de formation. Côté sensibilisation, nous avons rencontré et échangé avec 150 EPCI sur les 257 ciblés. À cette date, 43 d’entre eux (30 % de la population active française) sont engagés dans la démarche.

• Mener un travail d’information, sensibilisation et accompagnement vers les organisations professionnelles, leurs représentants, leurs adhérents à l’échelle nationale, territoriale et locale. Les fédérations professionnelles de par les textes ont l’avantage de représenter toutes les entreprises quelles que soient leurs tailles, la légitimité pour s’engager au nom d’une profession. Elles ont la capacité d’informer leurs adhérents, quelle que soit l’échelle, voire même de les former, bref, de capitaliser, diffuser, partager les bonnes pratiques.

En parallèle à ce déploiement territorial, nous développons des outils ouverts à tous, de façon concertée et en partenariat avec d’autres acteurs dans les domaines concernés : services numériques, la promotion des bonnes pratiques, montée en compétence, tant en direction des collectivités territoriales que des acteurs économiques professionnels, pour rendre opérationnelle et efficace la logistique urbaine. C’est dans cette efficacité que l’on trouvera des gisements d’économies d’énergie, que l’on réduira les émissions.

Notre démarche générale a une dimension territoriale très forte, et s’apparente à des travaux fins de couture au sein des écosystèmes locaux, tout en les inscrivant dans des démarches nationales, sectorielles et intersectorielles.

 

« Hormis quelques EPCI, la logistique urbaine n’était pas traitée en tant que telle dans les collectivités territoriales… Nous avons contribué à créer les conditions à la mise en place d’une gouvernance interne et externe. »

 

EPCI engagés ZFE

 

Quels sont les premiers résultats ?

Le programme démarré en 2020 devait se terminer fin 2022, mais nous le prolongeons de 4 mois pour absorber le retard dû au COVID. Nous discutons par ailleurs de son renouvellement pour 3 à 4 ans, avec des objectifs plus ambitieux en termes de :

• Déploiement territorial,

• Systématisation dans la mise en place d’actions, développement plus significatif d’outils communs,

• Actions de formation auprès des élus, techniciens, référents logistique urbaine dans les secteurs d’activités, de partage des bonnes pratiques

• Et in fine la création d’une structure commune (de type Plateforme) à toutes les fédérations et associations de collectivités territoriales, permettant de pérenniser les accords et en développer de nouveaux par-delà le programme.

Actuellement nous sommes dans un processus d’élaboration des chartes. Nantes est la première métropole à signer prochainement son Plan d’Action puis ce sera au tour d’Angoulême, Pau… Pour cela, il faut mobiliser les acteurs économiques (commerce de détail et de gros, grande distribution, artisanat, BTP, transport et logistique, gestion des déchets, hôtellerie-restauration…), créer des collectifs se pensant comme un tout, développer les compétences des chargés de mission et d’autres acteurs à travers divers ateliers et la production de fiches-actions, accompagner la création de zones de faibles émissions mobilité (ZFE-m) avec le passage de véhicules utilitaires à des énergies bas carbone ou à l’électrique, faciliter la réalisation de diagnostics et la réorganisation des processus, développer l’apprentissage et l’acculturation des nombreux acteurs… Tout ceci avec pour objet de faire de la logistique urbaine un objet maîtrisé.

Hormis quelques EPCI, la logistique urbaine n’était pas traitée en tant que telle dans les collectivités territoriales : il n’y avait pas d’élus en charge du sujet, pas de fonctionnaires dédiés, une forme de concertation partielle… Nous avons contribué à créer les conditions à la mise en place d’une gouvernance interne et externe. De la même manière, en réunissant les fédérations et leurs représentants, nous avons contribué à structurer la représentation professionnelle dans les territoires, de manière plus exhaustive, tout en favorisant une collaboration entre les acteurs, pour permettre d’appréhender la logistique urbaine dans sa globalité et sa diversité. À bien des égards, la somme de ces politiques de logistique urbaine en devenir dans ces territoires peut être considérée comme l’amorce d’une politique des transports et logistique qui se construit selon des modalités un peu différentes, tout en devant être complémentaire de ce qui se fait à l’échelon national.

 

« L’objectif est de sensibiliser, mobiliser et accompagner l’ensemble des partenaires dans la définition de plans d’actions et l’élaboration d’une charte en co- construction, jusqu’à la signature d’un engagement contractuel. »

 

Quel est le rôle des partenaires du groupement ? Quelle est la nature des relations que vous établissez avec les collectivités territoriales, avec les opérateurs industriels ?

Le Cerema est l’interlocuteur des collectivités (élus et administrations), il anime des sessions de formation, des groupes de travail. L’ADEME anime la partie méthodologique, nous faisons vivre les guides méthodologiques élaborés il y a trois ans. Le portage au quotidien auprès des acteurs économiques est opéré par Logistic-Low-Carbon sous forme de groupes de travail, de séminaires thématiques, d’ateliers de sensibilisation, de partage des pratiques… en relation avec les fédérations et confédérations professionnelles : MEDEF, CPME, U2P, UMIH, CGAD, FFB, FFC, CAPEB, FNTP, OTRE, FNTR, TLF, France Logistique, CGF, CMA, AIMCC…

La logistique urbaine est très transverse, intégrant le transport pour compte d’autrui et compte propre, il n’y a pas une logistique mais des logistiques urbaines. Aujourd’hui la tendance est à parler du e-commerce (BtoC), c’est-à-dire les derniers 100 mètres, mais la logistique urbaine est beaucoup plus large, intégrant les flux entre professionnels, le BtoB, qui font fonctionner la ville, hôpitaux, chantiers, cantines, restaurants, commerces de proximité, dépannages…

Construire une logistique urbaine efficace demande donc une intelligence collective permettant de conjuguer règles de circulation, aménagement des aires de livraison, gestion du foncier et des friches, intermodalité, mise en place d’une infrastructure énergétique d’avitaillement… Et donc une logique de concertation au plus près du terrain, pragmatique, se nourrissant des cas d’usage et permettant de construire des nouvelles formes de la gouvernance de la logistique urbaine sur les territoires.

On constate que les relations entre collectivités territoriales et les acteurs économiques se limitent à quelques sujets traités de manière ponctuelle avec certains interlocuteurs, pas tous les secteurs, jusqu’à en oublier quelques-uns, qui ne sont pas considérés comme acteurs de la logistique urbaine et pourtant… Par ailleurs, les logiques sont souvent descendantes, ne prenant pas assez en compte les contraintes des professionnels, leur connaissance du terrain qui, mises en commun, peuvent constituer une formidable base de connaissance. C’est pourquoi, il est important de promouvoir, de favoriser le développement de ces formes collaboratives, de partage d’expériences, conjuguant des logiques ascendantes, descendantes et transversalité, que je distingue très clairement de l’intelligence collective.

Il s’agit là d’un levier très puissant pour mener une transition énergétique et écologique concrète et efficace. Et nous aurons ainsi acquis une expérience très importante.

 

Quelles sont vos relations avec les chambres consulaires et les organisations professionnelles ?

Les CCI et les CMA (Chambres des Métiers et de l’Artisanat) sont naturellement concernées par la logistique urbaine, par les liens qu’elles ont avec les commerçants et artisans en relation étroite avec les organisations professionnelles représentatives. Ce sont très souvent des partenaires avec qui nous travaillons. Cela se traduit par des actions communes, dans le cadre de séminaires mais aussi dans l’animation des groupes de travail. Encore une fois, nous sommes dans le sur- mesure territorial dans la mise en œuvre du programme. Nous n’avons pas souhaité commencer par le niveau national, car le travail doit être mené sur le terrain, de façon décentralisée, progressivement : il passe localement par des petits déjeuners des fédérations et confédérations permettant de faire des points d’avancement, de présentation de la démarche et de réunir les partenaires clés.

Les quatre principes suivants permettent ces collaborations qui construisent une politique publique :

• S’appuyer sur la représentativité des corps intermédiaires

• Posséder une réelle légitimité (sinon, on s’aperçoit rapidement que les plus gros prennent rapidement la main au détriment des plus petits) • Garantir la liberté d’accès à la parole et aux travaux

• Assurer la transparence des échanges et de leurs résultats. D’où la nécessité d’un comité de pilotage, d’instances dont les gouvernances garantissent la démocratie du secteur économique.

 

« Aujourd’hui la tendance est à parler du e-commerce (BtoC), c’est-à-dire les derniers 100 mètres, mais la logistique urbaine est beaucoup plus large, intégrant les flux entre professionnels, le BtoB. »

 

Cherchez-vous à construire des indicateurs (environnementaux, sociaux, économiques) ?

Il existe déjà une batterie d’indicateurs de ce type, mais bien sûr nous cherchons à les enrichir. Dans le cadre du programme, avec l’appui de cabinets d’études, nous menons des enquêtes qualitatives et quantitatives, créons des outils pratiques, facilement compréhensibles. Bien sûr, les données fournies proviennent pour beaucoup de acteurs économiques, d’où l’importance de créer un climat de confiance, de transparence… l’un des enjeux étant de faire en sorte que les acteurs économiques soient au cœur de cette production d’indicateurs, d’exploitation des résultats. De la même manière que dans l’urbanisme, il a fallu apprendre à impliquer les habitants le plus en amont possible ou à développer une démocratie participative : dans les grands projets, les acteurs économiques et leurs représentants doivent pouvoir être parties prenantes des diagnostics, des projets d’aménagement urbains, de la réglementation, des évaluations et des expérimentations.

Il ne peut y avoir de logistique urbaine digne de ce nom sans une implication effective des acteurs économiques dans la mise en œuvre des plans d’actions et il ne peut y avoir de co-construction transparente sans ces corps intermédiaires représentatifs que sont les organisations professionnelles, leurs représentants en relation avec les chambres consulaires par exemple. Les transitions écologiques et énergétiques sont territoriales aujourd’hui, d’où l’enjeu que constitue ce travail sur les gouvernances territoriales en devenir que nous portons dans le cadre d’InTerLUD.

 

« Construire une logistique urbaine efficace demande donc une intelligence collective, une logique de concertation au plus près du terrain. »

 

 

Vous avez des liens personnels avec les propositions développées par le philosophe et anthropologue Bruno Latour reprises sous sa direction scientifique par le Collectif Où atterrir ? Y a-t-il des correspondances avec vos activités professionnelles ?

Mon expérience sociale comporte trois domaines : j’ai travaillé dans le secteur des transports et de la formation propre à ce secteur ; j’ai été élu pendant de longues années ; j’ai eu (par hasard) la chance de rencontrer Bruno Latour et le Collectif Où atterrir ? Ce dernier invite à penser le nouveau Régime climatique et j’ai été séduit par sa méthode, cette démocratie du faire, pragmatique, basée sur la description par les personnes elles-mêmes de ce qui les concernent, empiriquement, sans se borner à émettre des opinions. Je me suis engagé à titre personnel dans cette aventure qui nourrit en permanence ma pratique pro­­­­ fession­­­­­­­ nelle : les secteurs partent de leur propre réalité (cas d’usage), construisent leurs attachements et dépendances en relation avec leurs collègues, identifient les possibles obstacles, alliances… pour aller jusqu’aux doléances au sens de propositions concrètes, à l’instar des cahiers de doléances de 1789 (NB : une référence aux travaux de Bruno Latour). Cette démarche, mise en œuvre avec les collectivités territoriales et les acteurs économiques, permet aussi de penser les liens entre eux. Il y a en effet une passerelle avec InTerLUD.

Ainsi pensé, le programme InTerLUD nous fait rentrer dans une nouvelle citoyenneté économique rendue nécessaire par le nouveau régime climatique.

 

Pour plus d’information sur le programme InTerLUD, www.interlud.green

 

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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