Futur et Prospective : Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
Carine Dartiguepeyrou, Politologue, auteure

Sommaire du dossier Futur et Prospective :

  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Les réflexions sur l’émergence du futur tireront beaucoup de profit des recherches de « prospective socioculturelle » menées notamment par Carine Dartiguepeyrou. Elles concernent les systèmes de valeurs et les conditions d’émergence du sens. Cette approche pour « comprendre les motivations internes des personnes ou des groupes, les composantes fondamentales d’une identité, d’une marque, d’une culture ».

Carine Dartiguepeyrou, politologue et auteure de plusieurs ouvrages dont Le Futur est déjà là (2017), La nouvelle avant-garde, vers un changement de culture (2013) et Prospective d’un monde en mutation (2010).

 

 

 

 

 

 

 

Votre recherche porte sur les systèmes de valeurs, les conditions d’émergence du sens, sur ce que vous appelez « Prospective socioculturelle ».
Pouvez-vous présenter, en introduction, l’objet de votre recherche ?
Pour comprendre les grandes mutations, que ce soient la transition écologique ou la métamorphose numérique dans laquelle nous sommes entrés, il faut chercher à en comprendre le sens. Notre rapport à la nature et notre rapport à la technologie, pour ne citer que ces exemples, sont en effet avant tout une question de culture, c’est-à-dire qu’ils relèvent de nos systèmes de valeurs, de nos modes de pensée et de nos comportements afférents. Nos usages et nos comportements, par exemple notre rapport aux déchets, s’expliquent par des traits culturels (qu’est-ce qu’un déchet, qui trie ou pas, qui gaspille l’alimentaire ou pas, qui s’occupe des déchets dans la famille, qui recycle ou pas, qui fait un compost, etc.).
La prospective socioculturelle s’inscrit dans la définition de la prospective de Gaston Berger : voir loin, large et creuser profond. C’est le « creuser profond » qui m’intéresse le plus. Mon travail est d’analyser ces mutations profondes et métamorphoses en observant l’évolution des systèmes de valeurs, les plaques tectoniques qui expliquent de loin ce qui est en train d’advenir.

Quelle est la relation entre l’évolution de notre monde et la culture ?
Bien sûr cela est lié, et la transition climatique l’illustre très bien : lorsque, en 2000, Laurence Tubiana remet un rapport sur le Développement durable, elle note que la majorité des Maires ne savent pas définir cette notion. Aujourd’hui on peut dire que plus de 80 % de la population du globe se sent concernée par la question climatique et du développement durable (d’ailleurs en 2015, à l’occasion de la COP21, une grande enquête internationale l’a montré).
L’évolution des consciences, des valeurs et des comportements est très lente, mais elle change les situations en profondeur : ce qui était un signal faible à un moment donné, peut basculer et devenir une évidence pour la majorité.

Notre rapport à la nature et notre rapport à la technologie, pour ne citer que ces exemples, sont en effet avant tout une question de culture, c’est-à-dire qu’ils relèvent de nos systèmes de valeurs, de nos modes de pensée et de nos comportements afférents.

N’est-il pas utile, pour identifier les signaux faibles, de s’intéresser aux pensées de grands auteurs (philosophes, anthropologues, économistes…) qui traduisent longtemps avant qu’ils n’apparaissent les futures émergences culturelles ?
Oui, c’est nécessaire et en France nous avons la chance d’avoir beaucoup de travaux de philosophes analysant les limites des transformations actuelles. Ma thèse, portant sur la politique européenne en matière de société de l’information à la fin des années 1990, s’inscrivait dans cette logique : ainsi par exemple, les décideurs scandinaves dans ce domaine, insistaient sur le besoin d’intégrer une dimension inclusive à la société d’information naissante et on voit que l’Europe s’est distinguée des États-Unis à ce sujet. La sociologie, les sciences politiques, la philosophie des sciences et des technologies fournissent des marqueurs de ces évolutions.

Je distingue quatre grands types de leviers, quatre registres socioculturels qui influent sur le futur des valeurs et des comportements :

L’époque

Ainsi, la première guerre mondiale, en provoquant l’engagement des femmes dans les travaux précédemment réservés aux hommes, a-t-elle provoqué une profonde évolution des mentalités à ce sujet. Ainsi, certainement la guerre en Ukraine impactera-telle nos mentalités.

Les générations

Chaque génération porte un certain nombre de valeurs, de savoir-faire spécifiques, une certaine culture : ainsi les digital natives (nés avec la révolution numérique) ont-ils un comportement particulier à ce niveau (ce qui ne veut pas dire que toute cette génération les a adoptés : un tiers environ ne sont pas à l’aise avec l’informatique – en grande partie par manque de maîtrise du français). C’est un levier de décryptage, mais il ne faut pas rentrer dans la caricature trop marketing qui est le risque des études de générations.
Ainsi aussi on distingue des effets de génération, par exemple sur les valeurs liées au travail (équilibre vie privée-vie professionnelle chez la Génération Y), à l’écologie (écoanxiété chez la Génération Z) ou à la famille (la famille reste une priorité pour les jeunes générations).

La culture du web

Les pionniers du web portaient une culture très forte, faîte de goût pour la liberté, d’ouverture, de respect des autres, de confiance et d’utopie. Ces valeurs ont complètement changé avec l’apparition des oligopoles (les GAFAM et de leurs équivalents en Chine) : la Chine a fait de la sécurité la valeur absolue ; en Occident, les oligopoles utilisent les technologies de l’information à des fins commerciales, détruisant les valeurs de confiance et de liberté. Le rapport à l’information en est bouleversé avec la création de boucles d’enfermement, où disparait le souci de recoupement ou d’ouverture. Seule une minorité active cherche encore à sortir de cette logique en promouvant des usages différents, plus low tech, contre l’obsolescence programmée… Ils proposent des alternatives en remettant en cause les valeurs dominantes héritées de la société commerciale et industrielle.

Les divers mouvements sociaux

Les Créatifs culturels, les Colibris, les Transitionneurs, Nuit debout, Occupy Wall Street… ces mouvements minoritaires mais actifs donnent à voir des acteurs en émergence, porteurs de nouvelles valeurs.

Le passage de l’individualisme à l’individuation est un travail intérieur très positif, mais qui ne suffit pas. Il faut une implication correspondante aux valeurs revendiquées, une dimension collective.

Quelle image pourrait représenter ce phénomène de diffusion des idées et valeurs émergentes ? La percolation (qui traduit un mouvement discontinu, aléatoire, fait de réactions et de conflits) ?
Je pense plutôt à un phénomène de métamorphose, d’émancipation, de transformation à la fois individuelle et collective : prenons l’exemple des mouvements actuels de contestation au sein de diverses grandes écoles (Agro, l’X, HEC…). Cela existe depuis 50 ans, mais cette contestation s’est métamorphosée : elle a été reprise mais a fait l’objet de transformation, d’une réappropriation, d’une adaptation correspondant à de nouvelles valeurs et à un nouveau contexte.
Ce qui m’intéresse ce sont les changements de paradigme culturel : le passage de l’individualisme à l’individuation est un travail intérieur très positif, mais qui ne suffit pas. Il faut une implication correspondante aux valeurs revendiquées, une dimension collective et d’interdépendance. Et cet engagement est plus exigeant, plus difficile que le simple levier individuel. Ce sont des minorités, des entreprises et des organisations qui osent mettre de la cohérence et de la congruence dans leurs actions, manger, travailler de manière alignée.
L’image de la percolation des idées est un peu mécanique : l’image de la métamorphose est plus biologique, proche du vivant. J’ai repris en la transformant une image d’Edgar Morin2, en évoquant « l’écologie de l’action » dans le sens où la nature peut nous aider à nous sauver dans la mutation actuelle, si l’action s’inspire de principes :
– « Sortir de ses préjugés » : pour un chef d’entreprise, par exemple, ne pas chercher systématiquement à acquérir ses compétiteurs, à devenir toujours plus gros, à consommer des matières premières sans en mesurer les impacts… Préjugés qui ont nourri le développement de la société industrielle et qui ne sont plus adaptés à notre situation actuelle voire qui sont devenus destructeurs ;
– « Gouverner par l’harmonie » : s’ouvrir à la diversité des intelligences, solliciter l’intelligence collective, mais prendre la « juste » décision en conscience et de manière éthique ;
– « Gérer les diverses temporalités » : sortir du court-termisme, éviter l’accélération permanente, prendre le temps de penser le temps long, accélérer et décélérer en fonction des situations ;
– « Écouter le rythme biologique » : les problèmes de santé, de dépression des jeunes comme des vieux, les risques psychosociaux, la mauvaise alimentation… viennent aussi de ce que l’on n’écoute pas toujours son corps et que l’on ne respecte pas assez son rythme biologique.
– « Prendre en compte le rationnel, mais aussi l’émotionnel, le sens ; avoir une approche intégrale de l’homme ; être dans l’être plutôt que dans l’avoir.
La qualité des relations à l’autre, l’altruisme, l’attention à soi et aux autres est ce dont nous avons le plus besoin de travailler pour sortir et gérer les crises actuelles. Nous avons besoin de faire advenir des projets politiques plus large : ainsi dans l’entreprise, l’accumulation de capital ne peut constituer un projet. Il faut articuler le « je » intrinsèque et le « nous » de la société, l’approche collective au service d’une nouvelle éthique dans les projets que nous lançons. C’est à cela que je travaille au sein de la Heart Leadership University (HLU)3, au développement d’une intelligence du cœur.
Brian Hall4, spécialiste de la psychologie comportementale, auteur de Value shift a développé un outil pour définir ses valeurs. Il a été repris depuis par Kairios5, qui a introduit en France « la Perspective des valeurs » : à travers un questionnaire et un dialogue avec la personne, ses valeurs sont mises en perspective, ce qui l’aide à préciser ses priorités et à relier ses valeurs à ses actes. Au niveau collectif, on évite ainsi des débats souvent stériles qui restent à la surface des mots et ne définissent pas ce qui est réellement important aux yeux des personnes. L’appréhension par les systèmes de valeurs qui motivent les personnes permet de désamorcer les tensions et d’ouvrir le dialogue, de clarifier les paradigmes.
Nous sommes dans une société très fragmentée : pour atteindre des transformations, « pour atterrir » pour reprendre les termes de Bruno Latour, il faut créer des liens, en acceptant les différences et les singularités, retrouver de la synergie et composer avec les autres. L’association l’Observatoire des valeurs6 dont je suis présidente a été créé pour cela.

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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